EXODE
Arouzga mon village se trouvait sur une hauteur entourée de deux chaînes de montagnes, nous dominions la ville de Baibourte (vingt minutes à pied).
Mon village avait approximativement une quarantaine de familles, tous des agriculteurs; nous avions une église et une école.
Chaque famille grâce à son travail vivait très tranquillement. Il y avait aussi quelques familles turques, leurs membres parlaient arménien comme nous et travaillaient chez les arméniens, leurs enfants fréquentaient notre école; ainsi le berger et le vacher étaient turcs.
Nous nous entendions bien avec eux, jusqu'au jour où le gouvernement de l'époque a décidé l'extermination totale des arméniens de Turquie, femmes, enfants et vieillards compris. Résultat : 1 .500.000 d'arméniens assassinés.
De mon village il restait quelques survivants. C'est par eux qui j'ai su la date de notre déracinement.
Tout commença le 21 juin 1915, le matin de très bonne heure nous nous trouvions encerclés par les gendarmes turcs.
Le maire du village M. Tévanian Dikran (décédé à Paris en 1937) avait reçu l'ordre d'aviser la population de se trouver prête dans les deux heures suivantes à quitter le village et à prendre la route.
Peu de choses nous étaient nécessaires; ce voyage ne devait pas durer longtemps aux dires des gendarmes. Nous devions rentrer chez nous quelques heures plus tard.
Naturellement, retour à la maison voulait dire beaucoup de choses, la population n'était pas dupe et avait bien compris la signification de l'ordre reçu. Pour nous il ne restait qu'à obéir et à prendre la route.
Ainsi, dans l'angoisse et la peur la population a commencé à charger les chariots, d'objets précieux et utilitaires pour eux.
Dans mon village, toute la jeunesse avait été mobilisée au préalable par le gouvernement turc; mon père et mon frère faisaient partie des recrutés.
De plus, les autorités avaient réquisitionné toutes les armes à feu et même les couteaux de cuisine. Nous étions complètement sous le joug des turcs.
Ma pauvre mère, à son tour, nous a préparé quelques effets pour la route. Nous n'avions pas de chariot. Beaucoup d'habitants de ce village portaient notre nom, en effet, nous descendions d'une famille très nombreuse; aussi pour cette raison nombre d'entre eux sont venus nous aider.
Mon cousin, un des fils de ma tante du côté paternel, qui s'appelait Kourken était capitaine dans l'armée turque. Ayant été blessé lors d'une bataille sur le front, il se trouvait en convalescence dans notre village, et se porta à notre aide malgré son costume militaire.
Par malheur les gendarmes turcs l'ont aperçu, arrêté et conduit au quartier général, où se trouvait déjà un autre soldat emprisonné.
L'heure du départ était arrivée. Les chariots se sont ébranlés, la population à leur suite et nous avons pris le chemin pour une destination inconnue, sous la surveillance des gendarmes turcs.
Au moment de quitter notre village, quelques petits garçons dont moi ont couru pour attraper des poules et des coqs afin de les offrir aux gendarmes turcs. J'ignore pour quelles raisons personne ne nous avait demandé de faire cela.
Dans l'étable, nous avions des vaches et des moutons; parmi ceux-ci ma mère a choisi la vache préférée de mon frère aîné Michel, chargea sur son dos quelques sacs pleins de nourriture pour nous.
A notre tour, ma soeur Makrouhi, huit ans, mon frère Péniamine, quatre ans et moi-même six ans, tous les trois accrochés à la robe de notre mère avons quitté notre village.
C'est la dernière fois que j'ai vu mon village, mon coeur est plein de souvenirs enfantins et familiaux qui sont très chers pour moi et que je garderai jusqu'au dernier jour de ma vie.
Peu de temps après notre départ, il se passa des choses horribles, les femmes pleuraient; ma mère aussi. Déjà les gendarmes entraient en action. En effet, ils avaient attaché dos à dos mon cousin et le soldat emprisonné, mis de la paille autour d'eux, arrosé cette paille de pétrole et mis le feu au tout pour les brûler vifs.
C'est ainsi que je vis mourir les premières victimes. Entre temps, sous la menace des gendarmes, la population continua sa marche vers une destination tout à fait incertaine.
Les turcs ne perdaient pas leur temps, ils avaient choisi les notables de notre village et parmi eux mon oncle Missak (instituteur). Sans aucun avertissement ils l'ont fusillé devant nos yeux; personne n'eut le droit d'élever la voix. C'était le deuxième avertissement à la population. Je me dois de rappeler que les Européens considèrent le peuple turc comme civilisé.
A partir de cet instant tout fut clair : nous marchions au-devant de la mort. La peur nous dominait. Les larmes des femmes et surtout celles des enfants n'avaient aucune importance. Nous étions à la merci des turcs. Cette marche forcée devait s'effectuer sans un regard autour de nous.
Déjà des paysages inconnus défilaient devant mes yeux. Ma mère avait pris sur ses épaules mon petit frère; ma soeur et moi marchions malgré notre grande fatigue.
Nous, les enfants ne comprenions pas la raison de cette tuerie. Plus nous avancions, plus la peur nous gagnait, à chaque instant un arménien mourait.
Au coucher du soleil nous avons atteint un autre village arménien dénommé Koupss. La population de ce village était déjà en route pour la mort.
Ma mère avait quelques relations turques; toutes lui avaient conseillé de se convertir à la religion musulmane afin de s'éviter des ennuis. Sans cette conversion il n'y avait rien à faire. Ainsi nous marchions vers la mort puisque ma mère avait refusé cette solution de facilité.
Nous avons passé la première nuit dans un champ. Au matin, des arméniens venus d'autres villages se sont joints à nous. Eux aussi avaient eu droit à plusieurs avertissements de la part des turcs. Chez eux, tous les notables de leurs villages avaient été passés par les armes et les prêtres brûlés vifs. Notre avenir n'était pas des plus brillants.
Au milieu de tous ces arméniens, ma mère retrouva une de mes tantes, (son mari est mort en Arménie en 1973) qui pleurait sans cesse ainsi que ma mère. Cette tante était suivie de deux turcs; elle était jeune et très belle. Au moment où nous l'embrassions les deux turcs l'ont arrachée de nos bras, et ce, en dépit de sa résistance et de la nôtre. Ce fut la dernière fois que nous la vîmes.
Nous avons repris la route. Durant cette nuit les gendarmes avaient changé complètement leurs façons de faire. En effet, maintenant ils matraquaient sans pitié ceux qui restaient en arrière fatigués, ou épuisés. Ils nous défendirent d'approcher de l'eau. Il nous restait un peu de nourriture, mais la soif se faisait sentir surtout chez les enfants. Certaines mamans ont essayé d'aller prendre de l'eau pour leurs enfants, hélas elles ont été vues et assassinées sur place.
C'est de cette façon que nous étions forcés de marcher sous la menace, la peur et les privations. Il n'y avait personne pour nous venir en aide ou prendre pitié et nous entendre. Les jeunes femmes et les jeunes filles étaient à la merci des soldats turcs; personne n'avait le droit de s'opposer à leur volonté. Pauvre peuple arménien abandonné du monde entier et même du monde chrétien!
Ainsi comme un troupeau de moutons nous allions sous le soleil brûlant le long d'un interminable chemin.
Malgré tous ces morts quotidiens, le nombre de la population ne cessait d'augmenter. Les arméniens de la grande ville d'Erzindjan et d'autres villageois étaient venus se joindre à nous. Tous avaient la même opinion : nous étions un peuple condamné à mort.
Il me semble que nous devions être maudits. Pourquoi une nation entière devrait-elle mourir massacrée par une autre nation qui elle, est barbare et sanguinaire?
Personne n'est venu à notre aide, même pas Dieu.
Lorsqu'un turc attrapait un arménien, il lui disait « Appelle ton Dieu maintenant! Ton Dieu c'est moi! » et il le tuait.
Ma mère espérait nous sauver, car mon père avait un ami maire, dans un village turc (Karakoulak). Dès notre arrivée dans ce village, nous devions nous reposer un peu. Ma mère est allée voir cet homme.
Sa conversation avec lui fut très courte. Malgré son amitié pour mon père, il eut l'aplomb de dire à ma mère « Je peux garder vos enfants, mais pas vous. Vous les reprendrez à votre retour s'ils sont encore en vie.»
Ma mère ne s'est pas gênée pour refuser tout en lui rappelant le bien que mon père lui avait fait ainsi qu'aux siens (reconnaissance turque).
Nous avons passé la nuit à Karakoulak. Tôt le matin, au lieu de continuer notre route nous avons repris le chemin du retour à la grande stupeur de tous. Pourquoi ce retour? Que se passait-il? Malgré notre état pitoyable, nous étions enchantés de retourner chez nous.
La déception fut prompte. Après quelques heures de marche on nous fit faire demi-tour; nous avons traversé Karakoulak et nous sommes arrivés sur une hauteur au milieu d'une vallée entourée de petites montagnes; il n'y avait aucune habitation aux alentours.
Nous avons répété cet aller-retour deux fois de suite. Ce fut une journée de misères et d'angoisses. Tous nous craignions le pire.
Un soldat turc eut une conversation très rapide avec les gendarmes et disparut.
Nous avons reçu l'ordre de nous reposer dans la vallée. Il ne restait à ma mère qu'un peu de beurre sans pain. Afin de nous nourrir ma pauvre mère avait enveloppé cette faible quantité de beurre dans un mouchoir, à tour de rôle nous sucions ce mouchoir. C'est de cette façon qu'elle nous nourrissait depuis plusieurs jours.
Ce jour-là quelques soldats arméniens, sans armes se sont joints à nous. Ils étaient de notre village et des amis de mon père. Ma mère les questionna au sujet de son fils. Ceux-ci répondirent « Ils arrivent; il y a Michel, Ciril, Jean, ils ne vont pas tarder, ne vous inquiétez pas. »
Cette réponse était loin d'être rassurante aux yeux de ma mère.