LE GENOCIDE


En nous faisant faire des allers et retours les turcs avaient une raison : ils gagnaient du temps et préparaient leur matériel avant de passer à l'action.

Ils étaient cachés derrière une colline, et où ils devaient sans doute prier leur Dieu de leur venir en aide, de leur donner le courage et la force nécessaires afin d'exterminer tous les arméniens. Tous ces arméniens étaient sans doute indignes d'être sur la terre, indignes en comparaison de l'honnêteté et la générosité turques.

Oui! le massacre était prévu, nous ne pouvions rien faire, nous étions bel et bien à leur merci.

Notre dernière heure était arrivée. Il se passait certainement quelque chose de louche derrière cette colline.

Soudain nous avons vu des hommes, des vrais sauvages (Ossmanli-oglou) qui avançaient vers nous. Chacun avait son arme préférée sabre, poignard, etc. De vrais assassins. La peur nous immobilisait et nous étions comme hypnotisés devant cette horde de criminels.

Leur première action fut de séparer les hommes des femmes et enfants. Ils faisaient ce tri avec la lame de leurs sabres. Une fois ce tri terminé ils firent avancer les hommes vers le milieu du champ à quelques mètres de nous.

Les pauvres hommes ! Je ne sais pas ce qu'ils pouvaient penser en allant de la sorte à l'abattoir.

Il n'y avait plus rien à faire, nous étions arrivés au terme de notre voyage. Derrière la colline se trouvaient des soldats en armes. C'étaient eux qui devaient avoir l'honneur de donner le signal du massacre.

Le signal fut donné. Le carnage commença. Pauvres arméniens, les hommes tombaient les uns après les autres, comme des mouches. Quel horrible spectacle!

Il est impossible de décrire une scène aussi barbare.

Bientôt, le champ fut couvert de cadavres.

Les turcs n'avaient pas eu pitié des enfants en pleurs ni des femmes hurlant et s'arrachant les cheveux de désespoir. C'était jour de fête pour les turcs, leur Baïram. Nous devions tous mourir un point c'est tout.

Après la fusillade voici venir le tour des Bachibozouk (autres assassins). Une vue inimaginable, des actes horribles — ils avaient pour mission de tuer de n'importe quelle façon. Tout leur était bon; sabres, haches, barres de fer, poignards, gros bâtons, tout était permis.

Il m'est impossible de présenter avec plus de précision cette scène d'abattage humain. Mes lecteurs trouveront au fond de leur coeur les termes exacts surtout lorsqu'ils auront lu et vu dans leur imagination les massacreurs à l'oeuvre.

Le massacre continua sans arrêt; des morts partout. Le sang d'un peuple entier était versé sur la terre.

Personne ne nous entendait, et encore une fois Dieu n'est pas venu à notre aide. Nous étions cependant un des premiers peuples à avoir reconnu le christianisme.

Probablement sommes-nous maudits sur cette terre! Oh! les héros d'Arménie de jadis, où êtes-vous? Ne nous entendez-vous pas ? Vos enfants crient, réveillez- vous! sauvez-nous!

Devant cette tuerie continuelle les femmes ne savaient plus que faire. Elles décidèrent d'habiller tous les petits garçons avec des robes de petites filles en espérant les sauver du massacre. Ma mère m'a vêtu d'une des robes de ma soeur, ainsi je fus transformé en fille.

De loin j'ai aperçu mon grand-père; un de ses amis turcs s'est approché de lui et lui a tranché la tête avec son sabre. Ma grand-mère était présente, elle aussi a vu la mort tragique de son pauvre mari. Aussitôt elle s'est mise à courir vers lui, hélas, elle aussi a subi la même peine!

Plus un homme n'était en vie, le tour des femmes et des enfants arrivait.

Ils commencèrent par choisir tous les garçons au-dessus de huit ans. Imaginez une minute que vous soyez présent à ce spectacle. Ils arrachaient le garçonnet à sa mère et le tuaient à ses pieds, sous ses yeux. L'humanité ne pourra croire une telle cruauté et c'est pourtant véridique.

A cet endroit de mon récit, j'aimerais raconter une anecdote pour que mon lecteur comprenne bien la mort atroce de tous ces petits garçons.

En 1928, je me trouvais en Italie, précisément à Milan. Je traversais la rue Galiléi-Galiléo; devant moi se trouvait une boutique dont l'étal était garni d'une quinzaine de paniers contenant des lapins vivants. Le boutiquier assis sur un petit tabouret un gros marteau à la main, prenait les lapins un par un et les assommait d'un coup sec sur la nuque. Ensuite il les jetait au fond de sa boutique. Je suis resté longtemps devant cette boutique... cette vue me rappelait l'abattoir de Karakoulak. C'était à nouveau le massacre de tous les miens, de tous mes camarades et amis.

Les turcs prenaient les pauvres garçons deux par deux, frappaient leur tête l'une contre l'autre et c'était fini.

Encore une fois j'assure à mon lecteur que ce récit est l'exacte vérité. Seul le peuple turc est capable d'une telle sauvagerie. C'est si l'on peut dire une de leurs seules qualités.

Il ne restait plus en vie que les femmes et les enfants en bas âge. Alors les turcs s'attaquèrent aux femmes. Ils prirent tout ce qui les intéressait argent, bracelets, bagues, boucles d'oreilles, etc. Avec la pointe de leur poignard ils ouvraient la poitrine des femmes, ils les attachaient avec des foulards dos à dos et leur faisaient subir des atrocités inimaginables. Lorsqu'elles n'étaient plus bonnes à rien, ils les achevaient. Un coup de poignard dans le coeur et adieu!...

Les turcs nageaient dans le sang. Tout était terminé momentanément. Les turcs étaient riches; ils avaient argent, bétail, et tous les biens matériels des arméniens.

Ainsi prit fin le premier génocide. Les turcs sont repartis riches et heureux.

*
*   *

Voilà, pour nous tout était terminé, nous étions avec nos morts, chacun cherchait les siens au milieu de tous ces cadavres. Les femmes survivantes étaient allongées sur leurs morts et s'arrachaient les cheveux de désespoir. Elles n'avaient plus de larmes et les petits enfants encore en vie s'accrochaient aux jupons de leur mere.

Au milieu de tous ces assassinés, la tête tranchée, certains vivaient encore. Encore une fois je ne puis dire que « pauvre peuple; est-ce là ton destin? »

Je ne puis continuer à décrire tout ce que j'ai vu et subi ce jour-là. Je préfère me réserver pour le récit des actes à venir des turcs.

Nous, les survivants nous étions complètement désemparés devant cet horrible spectacle. Chacun errait sans savoir où aller. Chacun partait mais où? Au coucher nous étions une fois de plus réunis dans ce maudit village de Karakoulak. Là nous avons passé la nuit.

Je n'oublierai jamais le geste de ma mère. Elle nous enlaça tous les trois sur ses genoux, nous serra très fort contre sa poitrine et nous dit « N'ayez plus peur, je suis là, dormez. » Nous étions comme des petits poussins au creux de l'aile de leur mère.

Pauvre maman! Je ne sais si tu as dormi quelque peu au cours de cette nuit. Je me rappelle t'avoir entendu appeler ton fils Michel ainsi que Papa. Tu pleurais sans cesse, je t'ai écoutée longtemps et je me suis mis aussi à pleurer.

Le matin de bonne heure nous avons repris la route, il n'y avait plus de gendarmes avec nous. Le maire de Karakoulak nous a mis sous sa protection pendant quelques kilomètres, après cela nous allâmes à notre gré.

Malheureusement nous étions sans protection, les kurdes nous ont attaqués et leur sauvagerie égalait celle des turcs. La relève était assurée.

De nouveau le malheur était sur nous. Les kurdes massacraient les femmes comme les enfants sans exception. Je ne sais quel péché nous avions pu commettre pour subir une telle épreuve sans espoir d'être secourus par Dieu. Personne ne se défendait, tout le monde était las et préférait la mort à de nouvelles souffrances.

Ma soeur toute jeune qu'elle était, s'est rendu compte que les kurdes tuaient de préférence les petits garçons; aussitôt elle m'a pris par la main et nous nous sommes mis à courir de toutes nos forces. Après je ne me souviens plus, je me suis retrouvé assis sur les genoux de ma mère.

Une fois de plus les survivants cherchaient leurs morts. Maman me cherchait également parmi les morts et elle me trouva allongé parmi eux. Par bonheur je n'étais pas mort mais seulement évanoui. J'avais reçu sur ma jambe gauche un coup de bâton qui me l'avait cassée net.

Lorsque je me suis réveillé ma mère était à mon chevet et pleurait. Dès qu'elle me vit conscient, aussitôt elle essuya ses larmes et me proposa de partir avec ma soeur, mon frère et ma tante et bien entendu elle. J'ai voulu me lever mais hélas ma jambe ne me portait pas, elle était bel et bien brisée. Pour maman j'étais à demi mort.

Dans les conditions précaires où nous étions il était difficile de me transporter, maman très courageuse m'a pris dans ses bras et nous avons rejoint les nôtres. Ma jambe cassée n'était que mon premier cadeau! C'est à ma soeur que je dois d'être encore en vie. Ayant été vêtu de sa robe j'ai évité le massacre. Ensuite, lorsque j'ai eu ma jambe cassée, c'est elle qui a eu le courage de partir à la recherche de maman pour lui dire où je me trouvais.

Quand elle sut mon malheur elle me sauta au cou et m'embrassa de toutes ses forces; impossible d'arrêter ses larmes. Mon petit frère qui n'avait que quatre ans ne comprenait rien et nous regardait. Ma mère lui parla mais il ne put répondre que d'un signe de la tête ; il ne voyait que nous deux en larmes ; à ce moment-là il nous prit dans ses petits bras, ses yeux fixés sur les miens et d'un seul coup il s'est mis à pleurer lui aussi.

A la maison mon petit frère était gai, joyeux et bavard. Il chantait et dansait sans cesse ; souvent nous nous amusions à lutter tous les deux. Il avait même appris à dire sa prière avant de se mettre à table. Nous faisions beaucoup de bêtises, papa nous grondait parfois; toi tu riais et tu oubliais. Pourquoi ne parles-tu plus ? Oh! mon pauvre petit frère, je sais que tu souffres beaucoup, de trop en proportion de ton âge; ces sauvages n'ont pas pitié, même pas des enfants de ton âge. Je sais aussi que tu souffres horriblement de la faim dans les bras de maman.

Ma mère a pu trouver un coin tranquille, elle a mis mon petit frère sur le sol et pour le consoler ou le réconforter elle lui a dit la petite prière qu'il récitait si souvent à la maison.

Il ne m'est pas possible de parler plus longtemps de mon petit frère; mon émotion est trop grande; j'ai trop mal en pensant à lui. Mes larmes coulent sans cesse, je ne vois plus clair; je n'oublierai jamais mon petit frère adoré.

Si le Ciel existe tous ces petits enfants massacrés sont sûrement là-haut.

Il est difficile de croire que des enfants de l'âge de mon petit frère étaient brûlés vifs ou enterrés vivants.

C'est au monde civilisé que je m'adresse. Je le dis et le répète, ces actes horribles sont véridiques.

Le lendemain comme d'habitude nous avons repris la route, moi sur les épaules de ma mère, mon petit frère dans ses bras et ma petite soeur à ses côtés. Lorsqu'elle avait quelque chose à manger, elle nous donnait la becquée comme un oiseau à ses petits. Cette fois-ci nous étions escortés de gendarmes, une fois de plus.

Quel courage avait Maman! elle ne luttait que pour nous et résistait à toutes souffrances.

Mon cher lecteur, sachez ceci : il n'y a rien au monde de plus sacré que sa propre mère. Elle seule est capable de tout sacrifier pour son enfant. Une tante, une soeur ou une amie très chère ne peut faire ce qu'une mère fait pour son enfant. J'ai vu des mères se faire tuer pour protéger leur enfant. Elles étaient de véritables tigresses. Des coups de poignard ou de sabre ne leur faisaient pas peur. Inexplicable amour maternel. Si vous avez la chance que votre mère soit encore en vie, chérissez-la de tout votre être. Dans une famille honorable d'Arménie elle occupe la première place et est très respectée de tous.

Ma mère était complètement épuisée. Pendant des jours elle m'a porté sur ses épaules et également mon petit frère dans ses bras. Nous n'avions pas d'eau ni de victuailles. Un jour à bout de forces, elle n'a rien dit à personne, m'a emmené chez les gendarmes et leur a demandé de me tuer. Le turc était là pour ça. Il accepta mais voulut que ma mère lui donne l'argent de la cartouche ; celle-ci n'avait plus rien, alors il voulut me tuer avec son poignard mais ma mère a eu un sursaut d'horreur et a refusé. Nous sommes repartis rejoindre ma soeur et ma tante.

J'étais tout jeune mais je comprends bien les raisons qui ont poussé ma mère à une telle décision. Comme toujours seules les larmes nous restaient.

Une autre fois, en présence de ma soeur et de mon petit frère elle m'a jeté dans un fleuve; l'eau n'était pas profonde et je suis resté assis en criant « Mamma, Mamma »...

Ils s'éloignèrent un peu, mais lorsqu'ils ont vu que je ne bougeais pas, ils revinrent et me sortirent de cette eau avec beaucoup de peine. Ma soeur était désespérée et c'est elle malgré son âge qui m'a pris sur ses épaules; j'étais trop lourd, elle n'a pu tenir très longtemps. Ma pauvre Maman, elle, pleurait comme un enfant.

Je ne sais depuis combien de temps nous étions sur la route, la plupart des survivants ne souhaitaient que la mort. A chaque pas un des nôtres mourait d'épuisement.

Une fois de plus ma pauvre mère chérie eut à prendre une décision tragique. Sous prétexte de me laver la figure, elle me porta au bord de l'eau, et là, elle m'enfonça le visage mais elle ne put résister à mes larmes. Durant notre période de repos, elle m'a promis de ne plus jamais essayer de m'abandonner.

Ainsi prirent fin les malheureuses tentatives de ma mère. C'était le désespoir et l'épuisement qui avaient conduit ma mère à de tels actes, je le sais et n'ai aucune rancoeur à son égard.

Nous avons repris la route et avons enfin abouti dans un village du nom de Malassia. De loin j'ai aperçu mon cousin Tatiss — c'était le frère cadet de celui qui fut brûlé vif au moment où nous avons quitté notre village; il était avec un turc. Je ne quittais pas Tatiss des yeux et soudain un turc s'est approché de lui et l'a abattu; il avait à peine vingt ans. Ma tante, sa mère, était près de nous, heureusement elle ne s'est aperçue de rien.

Quelques instants après, un turc a pris six jeunes femmes et avec un gros bâton il écrasa leur tête, l'une après l'autre. Aucun gendarme n'est intervenu pour faire cesser cette horreur. D'autres ont choisi les plus belles femmes encore en vie et les ont emmenées avec eux.

Entre temps, ma mère apprit que les turcs prenaient aussi les petites filles. Aussitôt maman prit de la terre, barbouilla le visage de ma soeur et lui recommanda de marcher en boitant. C'est grâce à ces subterfuges que ma soeur fut sauvée à plusieurs reprises.

Maman craignant de disparaître à jamais, nous fit plusieurs recommandations. Elle nous dit son âge, trente cinq ans, que mon père était soldat et se trouvait à Mamakatoune ainsi que mon frère, mais que celui-ci se trouvait à Erzindjan. Papa avait enterré tous les objets précieux juste devant l'entrée de la cour et avait acheté récemment une maison à Istanbul, etc.

Durant cette journée nous avons été attaqués plusieurs fois. Lors d'une de ces attaques, un turc s'est approché de ma mère et lui a demandé de l'argent; mais nous n' en avions plus, alors de fureur, il lui a déchiré ses vêtements et avec son poignard l'a marquée d'une croix, puis il est parti.

...Ne cherchez pas d'excuses, sales turcs, vous n'en avez aucune. Vous avec fait du mal à ma mère, je n'oublierai jamais votre sauvagerie et ne vous pardonnerai jamais...

Dans la soirée nous sommes arrivés au bord d'une rivière, et là pour la première fois les gendarmes nous ont autorisés à aller boire et nous laver. Ma pauvre Maman a bien profité de cette permission.

Il y avait beaucoup de malades parmi nous; nous ne comptions plus les morts abandonnés au bord de la route.

Mes deux tantes Narthouhi et Serpouhi essayaient de s'étrangler mutuellement à l'aide de leurs foulards. Ma mère les vit; aussitôt elle se précipita et les sépara. Les pauvres, elles étaient complètement épuisées, Serpouhi surtout. Ses deux fils de neuf et onze ans avaient été tués sous ses yeux. Plus rien ne la retenait sur cette terre.

Le peuple arménien est un modèle de résistance pour avoir survécu après tant de souffrances. Pendant des semaines entières il dut marcher les pieds nus, sans nourriture, avec un minimum d'heures de sommeil, le tout sous la menace permanente de la mort à chaque instant.

Quoi qu'il arrive, ce peuple ne mourra jamais; il vivra, il vivra toujours.

Ma mère gardait toujours l'espoir de retrouver mon frère Michel vivant; il était soldat dans l'armée turque; hélas lui aussi faisait partie des victimes.

Avant notre arrivée à la grande ville d'Erzindjan les gendarmes changèrent complètement d'attitude envers nous. Ils ne cessaient de nous dire qu'une fois arrivés à Erzindjan nos souffrances seraient terminées. Nous marchions enfin avec un peu d'espoir. La route serpentait parmi des petites collines rocheuses.

Au cours de cette marche une pluie torrentielle nous a complètement trempés. A l'approche de cette ville, nous sommes passés devant une caserne allemande. Les femmes se sont agenouillées devant les allemands et ont fait le signe de la croix pour montrer qu'elles étaient chrétiennes. Les allemands très émus nous firent comprendre qu'ils ne pouvaient rien pour nous; ils étaient de simples soldats. Quelques-uns d'entre eux sont arrivés à nous photographier malgré les gendarmes turcs.

C'est ainsi sous la pluie que nous sommes entrés dans la ville d'Erzindjan. Nous avons été dirigés immédiatement vers le cimetière arménien, non loin du grand fleuve Euphrate, où nous devions nous reposer pendant deux jours.

En ce lieu ma mère fit des connaissances et demanda pour que l'on me soignât. C'est là que je connus mon âge d'une façon approximative : j'avais fini ma sixième année.


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