ODYSSEE D'UN ENFANT ARMENIEN
Je suis né à Arouzga, commune de Baibourte en Turquie.
Je ne connais pas ma date de naissance. D'après mon oncle, j'ai vu le jour en 1909. Officiellement, sur ma carte d'identité je suis né le 14 juin 1908.
Le prénom de mon père est Haroutioun, celui de ma mère Takouhi, leur nom de famille Karagavourian.
J'avais deux frères et une soeur, ne sachant pas mon nom de famille, la direction de l'orphelinat m'a donné comme prénom et nom ceux de mon grand-père, il s'appelait Margoss, ainsi je suis devenu Margoss-ian.
Je suis marié et père de deux enfants, un garçon et une fille.
J'ai toujours désiré écrire mes mémoires pour que mes enfants sachent les malheurs et les souffrances que le peuple arménien a subies par les Turcs en 1915.
Même à l'heure actuelle, il nous est impossible d'oublier et de nous réconcilier avec nos bourreaux car nos blessures sont inguérissables et nos ennemis incorrigibles.
Nous nous devons de rappeler à nos enfants le plus souvent possible nos malheurs antérieurs, en fait il s'est passé tellement de choses horribles, que même en les leur racontant tous les jours nous n'arriverions jamais au bout de ce que nous avons vu et vécu.
Nous avons souvent des occasions de raconter à nos amis Français, et parmi eux beaucoup connaissent bien l'histoire de notre pays au sein du peuple turc, et ils savent très bien que c'est un peuple sanguinaire comme le furent leurs ancêtres Lingtimour, Gengis Kahn, le Sultan Rouge, etc.
Ainsi, en 1957 à Paris, à l'occasion d'un déjeuner, je me suis trouvé face à face avec un député-avocat turc, sa femme et leur fils ils faisaient partie du groupe Mendérès.
A première vue, ils avaient l'air d'être de braves gens.
Après avoir fait connaissance, nous avons parlé un peu de la Turquie actuelle.
J'ai écouté très attentivement mon député il me parla de la jeunesse turque, de leur progrès, de leur culture, et surtout des grands changements intérieurs, dûs à Atatürk, etc.
Je ne me suis pas gêné pour lui poser une question sur les arméniens de Turquie (tenant compte de l'événement de 1956 à Istamboul).
— Comment sont vos relations avec les arméniens?
— Très très bonnes, me répondit-il, nos meilleurs amis sont les arméniens.
— Comme toujours, mais...!
— Pourquoi mais? Vous ne me croyez pas?
— Si je vous crois. Mais en 1908 avec les jeunes turcs nous étions des amis et même des frères. Un an après, en 1909 ces mêmes turcs ont massacré à Adana 30.000 arméniens, en 1915 nous étions toujours des frères mais ils ont exterminé 1.500.000 arméniens.
Le turc n'aime pas entendre la vérité, c'est pourquoi mon brave député et sa femme ont changé de visage au lieu de reconnaître leurs erreurs passées, et de chercher un moyen afin que cela ne se reproduise plus.
Ils ont accusé les arméniens de créer des troubles et les ont considérés comme principaux responsables. « Nous allons d'ailleurs écrire et parler à ce sujet, me dit mon député, nous ferons connaître au monde entier où est la vérité.
— Nous en avons assez de vos mensonges, nous ne sommes pas les massacreurs, mais vous les arméniens.
— Ne vous fâchez pas Monsieur le député, la vérité n'est pas toujours bonne à entendre mais voilà il n'est plus nécessaire pour vous d'écrire ou de parler à ce sujet, en effet votre gouvernement, avec ses habituelles gentillesses, a déjà semé dans le monde entier des centaines de milliers de propagandistes de votre cause, des arméniens, des grecs, des juifs ou d'autres. Le monde entier vous connaît maintenant, en particulier vos qualités et vos capacités.
Je m'excuse Monsieur le député de vous parler ainsi, mais je suis français et nous sommes en France, la liberté d'expression est mon droit. Libre à vous de ne pas accepter ce que je vous ai dit et rappelé.
C'est ainsi que j'ai répondu à mon député turc.
Nous nous sommes séparés avec politesse, mais...
Je voudrais que mes lecteurs sachent avant toute chose qu'à l'époque où se situe mon récit il m'est impossible de me souvenir de mon âge exact, exception faite pour quelques dates et lieux où je me suis trouvé, mais mon histoire est vraie vous pouvez me croire.
Je suis à la disposition des plus éminents professeurs pour me faire examiner, mes cicatrices prouveront mes dires. Je vis gratuitement depuis 1915 et pour l'instant n'ai nullement l'intention de mourir.