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MASSACRES DANS LE VILAYET DE TRÉBIZONDE Le 8 octobre 1895, le calme le plus complet régnait dans la ville de Trébizonde, les rues, les places étaient animées comme de coutume, tout le monde vaquait paisiblement à ses affaires. Tout à coup, dans la matinée, une sonnerie de clairon retentit dans la ville. Aussitôt, de tous côtés, on voit surgir des bandes armées qui se précipitent sur les Arméniens et se mettent à les massacrer. Ces bandes ont des fusils, des haches, des bâtons; les Arméniens, nullement préparés à une telle attaque, étaient tous sans défense. Le massacre se propage en un clin d'œil dans tous les quartiers à la fois. Les Turcs, qui composent ces bandes, poussent des cris de mort, qui répandent la terreur. Les cris des victimes remplissent les âmes d'épouvante. Toutes les boutiques se ferment, et les passants cherchent un refuge dans les maisons. Ceux qui sont éloignés de leurs demeures et qui n'ont pas d'amis dans le voisinage ne savent où courir, car, sans compter les maisons turques, la plupart des maisons grecques sont inhospitalières. Les maisons des Capucins et celles des Frères des Ecoles chrétiennes se remplissent en un instant. Aussitôt les rues vides, l'attaque des maisons commence. A coups de haches, à coups de crosses, les portes sont enfoncées et les scènes d'atrocité continuent. Tous les magasins chrétiens sans exception sont saccagés, les coffres-forts brisés, tout ce qui a de la valeur est pillé, les commerçants et leurs commis sont égorgés. A ce moment arrive un bateau autrichien; des Arméniens, ignorant ce qui se passe, ont l'imprudence de débarquer : ils sont aussitôt massacrés et jetés à la mer. Cela dure jusqu'à la nuit. A ce moment, la ville offre le spectacle d'une cité prise d'assaut, avec ses rues encombrées de cadavres et de blessés, ses maisons saccagées, les portes, les fenêtres, les devantures en morceaux. Rien que ce seul jour, il y eut mille victimes : six cents morts et quatre cents blessés. Pendant toute la nuit, les brancardiers des Frères des Écoles chrétiennes parcourent les rues et ramassent les blessés. Les Turcs les laissent faire, tant la noblesse de ces Frères leur en impose; il arriva même qu'un religieux obligea par son ascendant un musulman à transporter à l'ambulance le corps d'un Arménien qu'il venait de mutiler. Pendant la nuit qui suivit ces massacres, des bandes de Turcs ivres pénétrèrent dans les maisons, cherchant, à la faveur des ténèbres, des Arméniennes à violer ; il y eut encore un grand nombre de massacres individuels et plusieurs incendies furent allumés. Or, il y avait à Trébizonde : Un gouverneur, une police et une garnison forte de cinq bataillons. C'était plus qu'il n'en fallait pour arrêter l'émeute et même la prévenir. Voici, d'après le rapport qu'en ont fait les consuls de France, d'Angleterre et de Russie, quelle fut l'attitude du gouverneur. Le vali Kadri-Bey laisse entrer le 4, dans la ville, trois mille musulmans armés, venus des villages voisins; il laisse en liberté ces musulmans et cela durant quatre jours, alors qu'il sait manifestement qu'ils organisent un massacre. : Dans leur rapport, les mêmes consuls affirment que, d'après leur enquête, aucune provocation n'est venue de la part des Arméniens et que la ville était calme lorsque le signal fut donné par un coup de trompette. Enfin, dans ce même rapport, qu'ils ont adressé aux ambassadeurs de Constantinople, les consuls européens constatent qu'en maints endroits des soldats ont été surpris assistant les assassins et les pillards. Des officiers supérieurs ont été vus faisant charger des objets pillés sur les voitures et les faisant transporter chez eux. Le 10, deux jours après les massacres, les troupes sont intervenues, une cour martiale a été organisée ; cependant, aucun musulman n'a été arrêté : ce sont au contraire les Arméniens survivants qu'on a arrêtés en massé, sous prétexte de les soustraire aux entreprises des musulmans. On en a gardé en prison jusqu'au 7 décembre. Il n'y a donc pas le moindre doute : la complicité du Gouverneur, des Autorités, de la Police et de l'Armée est un fait établi. Or, huit jours avant les massacres, le vali de Trébizonde avait formellement déclaré à des personnes dont le témoignage est indéniable qu'il se portait garant du bon ordre et qu'on lui passerait sur le corps avant de toucher à un seul Arménien. Les motifs allégués pour ces massacres sont les suivants : il paraîtrait que Bahri-Pacha, qui était de passage à Trébizonde, se promenait dans la ville avec Hamdi-Pacha, commandant de la place. Au moment où ils se trouvaient dans un quartier populeux, un coup de feu partit on ne sait d'où, ils crient tous les deux qu'ils sont blessés et aussitôt le bruit se répand que les chrétiens ont massacré les deux pachas; ce bruit est soigneusement entretenu, et tandis qu'il était facile d'apaiser les esprits en arrêtant l'assassin, nous savons qu'aucune recherche n'a été faite pour découvrir celui-ci. Voilà le prétexte que les musulmans donnent pour les massacres qui eurent lieu huit jours après. Dans tout le courant de ces récits, nous relèverons la même conduite hypocrite, partout c'est la bassesse la plus noire présidant aux massacres les plus sanglants. CAMPAGNE DE TREBIZONDE
L'élan une fois donné à Trébizonde, l'exemple fut suivi dans toute la contrée. Tous les villages dont les noms suivent sont mis à feu et à sang. Ces villages sont ceux de : Mala — Bujuk Samorouk sou — Kutchuk Samorouk sou — Barian — Zefanos — Hassova — Armoudan-Zommara — Pingran — Agovannes — Iban — Toretz — Sarmidick — Edzbeder — Agrokouz — Ilamlik. Ces villages n'ont pas d'agents diplomatiques, et les massacres s'opèrent à l'abri des statistiques : le nombre des morts est inconnu. Les routes entre Trébizonde, Gumuch-Hané, Baibourt sont sillonnées de cadavres; les Arméniens ont voulu fuir leurs villages pour échapper aux bandes : ils ont été poursuivis et massacrés. Ces choses se sont passées vers le 24 octobre. Tous les habitants de Gumuch-Hané sont massacrés pour avoir donné asile aux Arméniens poursuivis. Ceux qui ont échappé aux massacres en se sauvant dans les campagnes n'ont d'autre spectacle que l'incendie de leur village et n'ont pour nourriture que des herbes et des racines. En quelques jours, il arrive à Trébizonde trois mille de ces malheureux, qui se précipitent dans tous les établissements religieux. On fait des prodiges de charité pour les sauver de la faim; les secours de l'Europe ne devaient venir que six mois après. Ces Frères et ces Sœurs ont été une providence pour ces malheureux pendant tous ces massacres; il n'y a pas d'éloges assez grands qu'ils n'aient mérités. Voici le récit d'un missionnaire de Trébizonde : Plus de trois mille personnes échappées comme par miracle au yatagan des assassins sont venues pendant les sombres journées du massacre s'entasser dans nos établissements, protégés contre ces tueries par notre digne consul de France. Pendant dix jours et dix nuits que ces malheureux sont restés chez nous, nous les avons nourris et défendus au péril de notre vie. Aujourd'hui, nous n'avons plus rien à donner à ces milliers d'affamés, de veuves, d'orphelins qui se succèdent à notre porte mourant littéralement de faim et de froid et qui nous reprochent de leur avoir sauvé la vie, puisque leur longue agonie est plus douloureuse que la mort. Dans toute la région, les églises, les écoles, les établissements religieux, tout ce qui a rapport au christianisme a été souillé, brisé, brûlé, détruit. Six prêtres ont été massacrés. Ces ravages ont duré du 15 au 30 octobre. Au mois de décembre, le Moutessaref (gouverneur de province) se décide enfin à envoyer des troupes ; il eût mieux valu les laisser à Trébizonde, car les soldats, commandés en conséquence et se sachant loin de tout contrôle, achèvent ce que les bandes n'avaient pas fini : volant, pillant, saccageant, complétant l'œuvre des scélérats. Leurs brigandages ont duré du 8 au 20 décembre; ils se sont principalement distingués dans les villages de Pingian — Barion —Aghdja — Guney — Biredik, etc. Les pertes des Arméniens dans la province de Trébizonde sont (ville et vilayet) : Morts : trois mille. Villes et villages détruits : une cinquantaine. Chiffre approximatif des dégâts : quinze millions, sans compter les vols, dont le chiffre est impossible à évaluer. Et pourtant le vilayet de Trébizonde est un des moins éprouvés ; dans beaucoup d'autres provinces, la fureur fanatique des Turcs a été plus terrifiante encore ! MASSACRES DANS LE VILAYET D'ERZEROUM
ERZEROUM. — Le massacre commença le 30 octobre, c'est-à-dire vingt-deux jours après celui de Trébizonde. A midi, un coup de fusil partit du palais du gouverneur et servit de signal. Comme dans cette dernière ville, on vit alors surgir de tous côtés des bandes de Turcs et de Kurdes récemment arrivés des montagnes, qui se tenaient tout prêts et en armes. Ces bandes courent dans les rues comme des torrents (c'est l'expression d'un témoin), tout ce qu'ils rencontrent : femmes, enfants, vieillards, est massacré et foulé aux pieds. La garnison d'Erzeroum, plus forte que celle de Trébizonde, était composée de cavalerie et d'infanterie (environ 5,000 hommes). Au lieu de la consigner, pour l'avoir sous la main, on l'avait disséminée un peu partout dans les quartiers et les faubourgs, les officiers n'avaient pas reçu d'ordre contre les émeutiers, — ou plutôt ils avaient reçu l'ordre de leur prêter la main, ce qu'ils firent d'ailleurs avec un remarquable empressement. La gendarmerie fut également jointe à l'émeute. On se figure ce que devint une ville attaquée à la fois par sa garnison et par cinq ou six mille brigands. En cinq heures, tout fut saccagé et tué. Les Ottomans soutiendront, s'ils le veulent, que ces massacres n'ont pas été préparés d'avance; cependant, ils ne nieront pas ce fait que le jour même des massacres, et ce jour-là seulement, tous les musulmans, même ceux qui, d'habitude, s'habillaient à l'européenne, tous sans exception laissèrent chapeau et fez et sortirent avec un turban blanc, ce qui ne leur arrive jamais. Cette mesure de précaution avait été indiquée la veille, afin que des musulmans ne fussent pas pris pour des Arméniens, comme le cas s'était produit à Trébizonde. Lorsque toutes les rues furent vides, lorsque toutes les maisons eurent été visitées, on s'aperçut que beaucoup d'Arméniens avaient échappé au carnage et se tenaient cachés. Pour avoir toutes leurs victimes, les assassins usèrent alors d'un procédé impossible à qualifier. A cinq heures et demie passèrent dans les rues des compagnies de soldats précédées d'un crieur public. Ces crieurs avertissaient les chrétiens que les hostilités étaient terminées, mais que le gouverneur, désirant les protéger contre de nouveaux massacres, les invitait à venir se mettre sous la garde de l'armée, afin d'être conduits en lieux sûrs. Les malheureux qui crurent ces paroles furent emmenés hors la ville et massacrés dans les fossés. Le reste des habitants, voyant le carnage suspendu et se fiant aux paroles de paix qu'ils avaient entendues, sortirent de leurs refuges ; les fusillades lointaines leur apprirent le sort des leurs et le massacre recommença. Il dura tout le jour et toute la nuit. La quantité de cadavres qui encombrait les rues était énorme ; on fit des tas par places, on les arrosa de pétrole et on y mit le feu ; puis des chariots transportèrent les corps calcinés hors la ville. Le sinistre gouverneur d'Erzeroum, Réouf-Pacha, arrivait fraîchement de Constantinople. Le Sultan avait bien choisi son homme. Voici ce qu'il eut le courage de faire. Au moment du massacre, dix Arméniens se trouvaient dans le palais du gouverneur, parmi eux était le prêtre Der Yeglia du village de Ternik; ils étaient venus là pour un procès. Comme les assassins allaient oublier ces victimes, Réouf-Pacha eut le cynisme de faire ouvrir les portes et laissa massacrer ces dix Arméniens dans son propre palais. Maintenant, quand les consuls évaluent à quatre cents le chiffre des morts, voici ce qui s'est passé. Des représentations très vives furent faites au gouverneur au début des massacres; ces représentations ne servirent à rien avec un homme comme Réouf-Pacha, et c'est le découragement de se voir spectateurs impuissants de ces tueries qui a engagé les consuls à en atténuer les horreurs. Ils reconnaissent dans le rapport qu'il y eut deux mille maisons et boutiques pillées : comment n'y aurait-il eu que quatre cents victimes? Il est vrai qu'ils ajoutent qu'en dehors de ces quatre cents victimes un grand nombre d'Arméniens ont disparu. Cette explication voile la triste vérité : il y eut près de mille morts à Erzeroum. Il convient de retenir avec Réouf-Pacha le nom du commandant d'armes, le maréchal Chakir-Pacha, dont la bravoure bien connue est à la hauteur de la lâcheté dont il fit preuve en massacrant les malheureux qui venaient chercher asile au milieu de ses soldats. Il faut retenir aussi le nom de Hussein-Pacha Haiderenli, qui mena une bande de Kurdes au sac d'Erzeroum et se retira avec ses brigands dans les montagnes chargé de butin et emmenant cent trente femmes. Il est avéré qu'il fit un tel pillage, que les autorités exigèrent une part; de cette part, on en rendit un peu, — naturellement, ce qui avait le moins de valeur. Toutefois, pour recouvrer quelques hardes, les Arméniens furent obligés de signer que tous les biens volés leur avaient été rendus. Bien plus : dix jours après, on força les habitants à signer une déclaration par laquelle ils reconnaissaient qu'ils avaient provoqué les musulmans et qu'ils étaient coupables d'en avoir tué seize ou dix-huit. Ces nouvelles furent envoyées à Constantinople et de là en Europe. Les journaux français et autres publièrent à cette époque que les Arméniens avaient tenté de s'emparer du palais du gouverneur d'Erzeroum, qu'ils avaient été repoussés avec des pertes nombreuses et que, dans cet engagement, les Turcs avaient eu dix-huit soldats tués. On était loin de se douter alors que mille hommes étaient étendus dans les rues et sur les places, victimes d'une conspiration infernale de la part des autorités. Nous ne comprenons pas pourquoi les musulmans s'obstinent encore à soutenir cette fable que les Arméniens ont voulu s'emparer du palais. Est-il seulement possible qu'une telle idée leur soit venue, étant donnée la force de la garnison régulière, et est-ce le moment où des multitudes de Kurdes et de Lazes avaient envahi la ville que les Arméniens auraient choisi pour semblable folie? Tout autre est la version des consuls européens. Ceux-ci, dans leur rapport, ne font aucune mention d'attaque dirigée contre le palais; ils déclarent, au contraire, formellement que la population turque se préparait au grand jour en vue d'un massacre; ils déclarent également que les officiers et les soldats ont pris part ouvertement au massacre et au pillage. La vérité, c'est que les Turcs, qui ont tramé le complot et inventé ce mensonge, ont une quantité égale de cynisme et de canaillerie dans leur âme. BAIBOURT. — Tout ce qui s'est passé à Erzeroum s'est reproduit à Baibourt; s'il y a une différence, c'est qu'à Baibourt ce fut encore pire. Cette ville, située sur la route de Trébizonde à Erzeroum, devait être plus éprouvée que ses voisines, à cause des bandes qui la traversaient sans cesse. Chaque fois qu'une bande arrivait, les chefs étaient reçus par les autorités; on festinait et au dessert on servait un massacre. La fameuse bande de Tchaldaroglou tua en un seul jour six cent cinquante Arméniens. Pendant les trois jours qui ont précédé les massacres d'Erzeroum, c'est-à-dire du 27 au 30, la bande de Kotchpine Mouriend en tua environ neuf cents. La ville n'était plus habitable à cause de toutes ces victimes; les bandes campèrent, les jours suivants, dans les villages des environs. Ils ramassaient tous les habitants et les amenaient dans leurs camps où ils faisaient de l'adresse en tranchant d'un seul coup un bras, une tête ou une jambe. Partout où ces bandes ont campé, on a trouvé des corps mutilés. On a vu aussi des Turcs portant au bout de leurs baïonnettes des petits enfants embrochés. Les cadavres, d'après un témoin, n'étaient plus enterrés : on les recouvrait simplement de terre. Dans les villages du district, toute la population mâle a été massacrée. Si on n'a pas massacré les femmes, on comprend dans quel but : celles qui ont échappé ont été obligées d'errer dans les campagnes, de coucher dans les fossés et de se nourrir d'écorces d'arbres pendant toute la fin de l'année; or, ces massacres ont eu lieu à l'entrée de l'hiver. Est-il possible de se figurer la situation atroce de ces mères, accompagnées de leurs enfants, rôdant dans leur pays comme des animaux sauvages î M. Bergeron, consul de France à Erzeroum, confirme ces faits. En parcourant le pays, il déclare avoir vu la région entre Baibourt et Gumuch-Hané complètement dévastée, les routes sillonnées de bandes de femmes et d'enfants errant sans asile ni nourriture ni vêtements. CAZA DE TERDJAN. — Du 20 au 25 octobre, quarante villages sont incendiés. — Tous les habitants qu'on a pu attraper ont été massacrés. Les seuls villages épargnés du Caza sont ceux de Karakoulak, Mongh, Hoghegh. Le nombre des morts est inconnu. Les survivants de ces massacres ont de nouveau été décimés le 5 novembre. On a anéanti tous les objets de piété que contenaient les maisons et les églises, et on a transformé ces dernières en mosquées. On a fait embrasser la religion musulmane sous des menaces de mort aux Arméniens les moins énergiques et on les a immédiatement circoncis. PASSEN. — Le 27 novembre, des massacres ont eu lieu dans la ville. Les assassins étaient armés pour la plupart de fusils appartenant à l'armée : il n'y a aucun doute que la plupart ne fussent des soldats déguisés. Us massacrent cent cinquante Arméniens et pillent la ville. Dans la nuit du 27 au 28, les mêmes assassins s'introduisent dans le monastère de HASSANKALÉ, ligottent les religieux et l'évêque Mgr Dimotheon, ainsi que soixante personnes qui s'y étaient réfugiées après le massacre de Passen. Ils se mettent alors à piller tout ce qu'ils peuvent; ils profanent et souillent tous les emblèmes religieux; puis ils reviennent aux captifs, qu'ils somment d'abjurer. Sur leur refus, l'évêque, les religieux et les habitants sont massacrés. Il n'y eut que deux personnes d'épargnées à cause d'un lien de parenté qu'elles avaient avec un des chefs. Les cadavres et le couvent furent brûlés. Les Turcs emportèrent les vivres, les richesses et les objets du culte. KSANTA. — Ce village a été l'objet de crimes atroces : toute la population, évaluée à quatre cents habitants, a été massacrée; les deux prêtres Der Ohannès et Der Haroutioun ont subi le sort de leur troupeau. L'église fut transformée en mosquée et les quelques femmes qu'on avait épargnées durent se convertir à l'islamisme. Les Turcs les ont épousées suivant le rite musulman. Tant dans le village de Ksanta que dans celui de Lessouk, une centaine de femmes ont été dépecées, une cinquantaine se sont jetées dans des puits pour échapper à l'outrage. KIGHI BAYAZID. — Les 14, 16 et 20 octobre, le Caza est à feu et à sang; les Arméniens sont l'objet d'un massacre complet. Fatigués de tuer, les musulmans imaginent un moyen de destruction plus rapide : ils remplissent les maisons d'Arméniens, bouchent toutes les issues et mettent le feu. Un correspondant du Matin a vu des petits enfants, s'échappant de leurs maisons incendiées, repoussés impitoyablement dans les flammes à coups de baïonnettes. L'odeur des chairs brûlées était si forte, que les corbeaux arrivaient de tous côtés et planaient au-dessus des nuages de fumée. Beaucoup de femmes étaient violées d'abord et tuées ensuite ; des familles entières de douze membres ont été tuées. Le nombre officiel des morts est de cinq cents. OYA. — Le 27 novembre et les jours suivants, vingt-trois villages sont pillés, saccagés et incendiés; les maisons des Arméniens riches et les églises sont le plus éprouvées. La statistique officielle ne donne que vingt et un morts, chiffre au-dessous de la vérité. ERZINDJIAN. — Le 21 octobre, plusieurs centaines d'Arméniens sont massacrés. Les autorités musulmanes prétendent que ce massacre a été la conséquence du meurtre d'un mollah (prêtre) et qu'il y a eu soixante-quinze chrétiens de tués. Or, le chiffre des morts est de trois à quatre cents. Le meurtre du mollah est évidemment un second mensonge comme le premier. KIGHI. — Le massacre a lieu le 23 octobre. Le prêtre Der Khatt est tué ; toute la région est pillée ; il y a vingt-deux églises et deux couvents de saccagés. Ces deux couvents, où l'on gardait de précieuses reliques, sont ceux de Sourpe Garabeth et de Sourpe Guiragoss. Dans le vilayet d'Erzeroum, la rage des Kurdes, des Turcs et des Circassiens s'est exercée pendant deux longs mois; les six villes importantes qu'il renferme ont subi leur assaut et sont en partie incendiées. Les églises ont été pour la plupart détruites, sauf celles qu'on a transformées en mosquées, là où la population, le couteau sur la gorge, a embrassé l'islamisme. Les pauvres Arméniens qui ont abjuré pour éviter la mort sont tombés dans une vie pire, car on les a immédiatement circoncis; on a brisé sous leurs yeux tout ce qui, dans leur maison, rappelait leur ancienne foi; on les a forcés de venir dans leur église transformée en mosquée pour entendre réciter le Coran et pour se conformer aux préceptes et pratiquer le culte de la religion musulmane. Tous leurs enfants ont été débaptisés et on les a obligés d'enterrer leurs morts dans le cimetière turc. D'autres, malgré leur abjuration, n'ont pu sauver leur tête. Dans des villes comme Ksanta, on a réuni sur la place les Arméniens nouvellement circoncis, puis on les a obligés à chanter un hymne à Allah; après quoi, on les a tous massacrés, sous prétexte qu'ils allaient monter au ciel. Mais qu'on ne croie pas que le nombre de ces malheureux ait été bien grand; s'il y eut des faiblesses, l'immense majorité des Arméniens confessa jusqu'à la mort la foi de ses pères. Ceux-là sont les plus heureux, et leur sort est envié de ceux qui leur ont survécu. Dans le vilayet d'Erzeroum, Réouf-Pacha a fait massacrer quinze mille chrétiens. Ne comptons ni les blessés ni les morts dé faim, quinze mille sont morts sous le fer. Quant aux ruines, elles sont en rapport : quatre cents villes et villages sont complètements pillés et détruits. II y a eu plus de cent cinquante millions de dégâts. Les plus riches Arméniens sont réduits à mendier leur nourriture. Quand Sa Majesté le Sultan voudra chasser, elle pourra aller dans les campagnes d'Erzeroum et de Diarbékir : elle trouvera des bandes de gibier humain qui errent dans les campagnes, veuves et orphelins des Arméniens massacrés par ses ordres. VILAYET D'ADANA
ADANA est située sur les flancs du Taurus. Cette ville a été l'objet de nombreux assassinats individuels, qui ont commencé avec les premiers massacres. Les musulmans satisfont des haines personnelles sur leurs compatriotes; des bandes se forment peu à peu; mais, au début, elles n'opèrent que sur les grand'routes. Les voyageurs arméniens sont dépouillés et rançonnés; peu à peu, les troupes s'enhardissent et l'incendie d'un grand nombre de hameaux et de fermes isolées produisent à Mersina et dans toute la région une panique générale. Nous arrivons à ce gredin de vali Faïk-Pacha. Comme l'émeute grandissait et qu'un massacre était imminent, le commandant du croiseur français " Le Linois „ eut une entrevue avec Faïk-Pacha et lui fit part de ses appréhensions. Celui-ci lui donna sa parole que jamais la tranquillité ne serait troublée dans le vilayet; sur cette promesse de maintenir partout l'ordre, il part en tournée. Or, il a été noté que les troubles ont éclaté partout où Faïk-Pacha a passé. Faïk-Pacha avait laissé pour le remplacer à Adana le defterdar Mehemet Midhat; celui-ci commence par désarmer tous les chrétiens et laisse circuler en ville une foule de musulmans en armes. Les massacres ainsi encouragés éclatèrent bientôt. Le 8 novembre, une cinquantaine d'Arméniens sont massacrés dans les rues qui avoisinent la place; le commandant du Linois, qui était mouillé à Mersina, fit faire par un officier des déclarations catégoriques au cas où la vie des Européens serait menacée, et, grâce à cette attitude énergique, la ville fut sauvée d'un massacre général. MISSIS. — Le 9 novembre, une compagnie de soldats, commandée par un capitaine, envahit l'église pendant qu'on y célébrait les vêpres, sous prétexte de faire une arrestation. Le prêtre orthodoxe Der Agop est saisi, sa femme est violée, les objets du culte sont pillés, les statues renversées, les tableaux déchirés, l'autel démoli, le Saint-Sacrement foulé aux pieds, les Saintes Hosties et les Saintes Huiles jetées à terre : les fidèles échappent par miracle à un massacre général. PAIAS. — Des assassinats se produisent dans la ville et dans toute la région et durent depuis le commencement des troubles jusqu'au 27 octobre. A cette date, toute la région était relativement calme, lorsque arrive Faïk-Pacha; aussitôt, les massacres commencent : les villages d'Odjakli et d'Uzerli sont pillés et incendiés, les villages de Kaczé, Kourt-Koulek, Kirchebeg, Dachir-Dagh, Nadjarly, et une quantité de fermes sont massacrés. Dans toute la région, il y eut en douze jours plus de six cents victimes, y compris celles de Païas. Une quantité de jeunes filles ont été amenées, le 9 novembre, à Païas, où les Turcs de la ville les ont achetées et se les sont partagées. Ces jeunes filles venaient de Fernouz, Gaban, Marache, etc. On se demande ce que ce Faïk-Pacha aurait fait s'il avait eu autant de liberté que de bonne volonté. Dans toutes les villes où il y avait des soldats, ceux-ci ont assisté impassibles aux attaques des Kurdes et des musulmans. A Kirchebeg, ils sont intervenus quand tous les habitants furent massacrés, mais simplement pour s'approprier le butin. On a pillé l'église de Sourpe-Perguitch, sur le seuil de laquelle on a assassiné le sacristain, qui voulait en défendre l'entrée. Les églises d'Euzurlu, d'Odjamli et de Vadjarli ont subi le même sort; le prêtre de cette dernière a eu la barbe arrachée. Des couvents au nord de Païas ont été pillés et les religieux rançonnés. TCHOK-MERZEMEN.— Le 13 novembre, cette ville est attaquée par des bandes de toutes provenances. Six mille chrétiens échappés aux massacres de la région s'y étaient réfugiés, se croyant à l'abri des assassins sous la protection de la garnison. Cette garnison, forte d'un régiment, assiste aux attaques répétées des bandes sans s'y opposer. Les soldats rient de la frayeur des femmes et des vieillards, les jeunes gens tentent en vain d'arrêter les assassins ; cependant, ce semblant de résistance est peu du goût des Turcs. Ils entrent en pourparlers et persuadent aux Arméniens de déposer les armes. Ceux-ci acceptent de se désarmer si les Turcs le font aussi; cette condition a été acceptée, mais n'a pas été remplie. D'après les sources officielles, il y aurait eu huit musulmans tués et treize blessés. On ne fait pas mention du nombre des victimes parmi les Arméniens. D'une autre source, nous estimons le chiffre des morts à six ou huit cents. Ce qui prouve que ce nombre est probablement dépassé, c'est qu'à Tchok-Merzemen les morts ne furent pas enterrés, la plupart restèrent sans sépulture jusqu'à complète putréfaction. Six mois après, on trouva des squelettes entiers non encore recouverts de terre. Du 6 au 13 novembre, les massacres eurent lieu dans vingt-deux villages de la région, et du 13 au 15 dans la ville. De nombreux désordres éclatèrent dans le vilayet. Comme nous n'avons entrepris que de raconter les massacres en masse, nous ne pouvons reproduire tous les documents que nous avons sur les meurtres individuels ; nous pouvons affirmer que, dans tous les villages, sans exception, il y a eu des massacres de cinq à dix Arméniens. Quant aux vols et aux pillages, peu de maisons arméniennes y ont échappé. De même pour les églises, qui ont été pour la plupart profanées et saccagées. Un grand nombre de jeunes filles ont été enlevées de force. Ces attentats n'ont jamais été poursuivis, pourtant on connaissait presque toujours les auteurs, qui ne se cachaient pas. Toutes ces scènes de désolation furent encore dépassées pendant les mois d'octobre et de novembre. Il y eut beaucoup de villages où l'on vendit comme esclaves les jeunes garçons et les jeunes filles. VILAYET D'ANGORA
CÉSARÉE. — Le 30 novembre, un massacre épouvantable eut lieu à Césarée : le nombre des morts, la liste des atrocités commises dépasse tout ce que l'on peut imaginer. Pendant tout le mois de novembre, on trama le complot d'égorger les chrétiens. Les musulmans étaient convoqués dans les mosquées entre les heures des services; là, les derviches enflammaient les passions, lisaient et commentaient les passages du Coran où il est dit que tout musulman s'honore en tuant un chrétien, et gagne le paradis du prophète. Des tournées sont faites dans les environs pour grossir le nombre, et bientôt une foule de musulmans armés circule dans la ville. Les habitants comprennent qu'une catastrophe va éclater et l'effroi se répand partout: beaucoup quittent Césarée. Pourtant, la garnison étant très forte et les déclarations du Tewflk-Pacha étant rassurantes, on prend confiance. Cependant, plusieurs Arméniens sont attaqués en plein jour dans les rues. Un prêtre est souffleté et les Turcs ne cessent de crier qu'ils vont massacrer les chrétiens. A ce moment, les Imams dans les mosquées recommandent aux musulmans de s'armer et de se tenir prêts (constaté par les consuls européens). Le vali fait circuler des patrouilles pour la forme, le sinistre événement n'allait pas tarder. Le 30 novembre, une dispute eut lieu entre un Arménien et un mollah, ce fut le signal. Tous les Turcs armés se précipitèrent d'un seul coup sur les maisons, en commençant par les plus riches. Toutes les boutiques et les magasins sont envahis et pillés, en même temps le massacre commence : il dura deux jours et deux nuits. Ils ne tuaient pas, ils hachaient littéralement les cadavres; des enfants avaient le corps méconnaissable, la plupart des femmes avaient subi des mutilations révoltantes; les corps d'hommes étaient tellement hideux, qu'on s'est demandé si on ne les avait pas torturés avant de les tuer. On assomma des enfants en les tenant par une jambe et en leur frappant la tête contre le mur; on trouva vingt-huit cadavres, en un seul endroit, qu'on avait mutilés de la sorte. Des familles entières de dix membres disparurent; les bains furent envahis; les femmes furent outragées, puis chassées toutes nues dans les rues, égorgées ensuite et mutilées; des vieillards brûlés vifs dans leur maison. (Rapport des consuls.) L'évêque catholique, Mgr Paul Emmanuelion, fut insulté et frappé. Il y eut une telle furie, que, dans bien des maisons, le sang coulait dans les escaliers des étages supérieurs jusque dans la rue. Une vingtaine de jeunes filles furent enfermées dans une maison où elles devinrent pendant toute une journée la proie des Turcs; après quoi, la maison fut brûlée. Quant tout fut fini, il fallut requérir l'armée pour enlever tous les corps : c'est la seule intervention de la troupe en faveur des Arméniens que nous ayons à enregistrer à Césarée; toutes les voitures furent employées et le défilé des corps dura deux jours. On les jeta dans les carrières. Il y avait à Césarée quatre régiments, une division complète. Pendant deux jours, on entendit les hurlements des Arméniens et les râles des victimes, on vit partout l'incendie et on ne bougea pas. Il y eut deux mille victimes, et rien ne fut tenté pour arrêter une telle orgie de sang. Le vali a ouvertement refusé qu'on arrête le massacre. Un officier supérieur de la garnison a déclaré que si l'autorité n'y avait mis obstacle, il aurait étouffé sur l'heure le soulèvement et empêché ainsi le massacre. (Officiel.) Le Coran a eu un beau succès à Césarée. Si le prophète n'est pas content de cette rivière de sang, il est difficile. Dans toutes les mosquées où a été fomentée l'émeute, on a dû décrire le dernier épisode de la boucherie, celui d'une jeune femme frappée à mort par le couteau des assassins et que l'on trouva étendue sur le plancher de sa chambre avec son enfant réveillé qui tétait le sein de sa mère sans vie. QUARANTE-CINQ VILLAGES DU SANDJAK sont pillés et les habitants massacrés. Les localités exclusivement arméniennes d'Ekrek et de Mondjoursoum composées de huit cents à mille maisons sont dévastées et la population, y compris femmes et enfants, massacrée. Ceux qui étaient chargés de l'enquête n'ayant pas compté les morts, tâche qu'ils trouvèrent probablement superflue, il est impossible de donner un chiffre, n'ayant aucun autre renseigement sur les massacres de la région. YOZGAT. — Le pays est sillonné pendant trois mois par des bandes de Kurdes et de Circassiens qui massacrent et incendient à loisir. Rien qu'à Tchorun Hadjikeni, ils font cent victimes. Je néglige dans tout le courant de ces citations un grand nombre de meurtres, de vols et d'incendies, qui, bien que commis avec des cruautés nouvelles, ne feraient qu'allonger une liste dont on ne trouverait jamais la fin quand même on emploierait une année. Le récit des massacres d'Arménie ne sera jamais écrit d'une façon complète : la seule chose qu'on puisse faire est d'essayer d'en donner une idée. VILAYET DE MAAMOURET UL AZIZ
Ce vilayet est un de ceux qui furent le plus éprouvés, la rage fanatique y a atteint son paroxysme, surtout à Arapghir. ARAPGHIR. — Le massacre commença le 6 novembre et il dura dix jours. Les Turcs, peu nombreux dans cette ville, sont allés chercher à quatre heures de là des bandes de Kurdes qui sont arrivés armés jusqu'aux dents ; ils entrèrent dans Arapghir dans la nuit du 4 au nombre de plusieurs mille. Le 6, au milieu de la journée, une fusillade terrible apprit aux Arméniens qu'ils n'avaient plus que quelques instants à vivre. Et, de fait, tout fut massacré : il n'y eut pas une maison de chrétien qui n'ait été visitée. Nous publions une lettre d'une femme qui échappa par miracle au massacre : Arapghir, 10/22 janvier 1896. Mon cher fils, Nous voilà après une agonie, oui une longue et pénible agonie, revenus à la vie si l'on peut parler de vivre lorsqu'il n'y a qu'un fil mince qui arrête le sabre sur nos têtes. Depuis longtemps déjà nous entendions avec frayeur les insultes et les menaces des musulmans et nous assistions aux immenses préparatifs qu'ils faisaient sans que nous puissions nous sauver à cause des défenses absolues de quitter le pays. La panique fut extrême lorsque des enquêtes furent faites par la gendarmerie dans toutes les maisons arméniennes en enlevant tout ce qui lui tombait sous la main en fait d'armes, même les couteaux de cuisine, ils ne cherchaient donc qu'un prétexte pour tomber sur nous et le trouvèrent, voici comment : Un soldat turc rencontrant une femme chrétienne lui adresse des paroles obscènes, la femme arménienne rebrousse chemin, mais le soldat continue à la persécuter par des paroles de menace ; la jeune femme effrayée se met à crier au secours, de son côté, le soldat appelle les musulmans en criant : (oulachine muslumanlar Ghiavourlar béni euldureiorlar) (au secours, ô musulmans, les infidèles me tuent). En un clin d'œil les rues sont envahies de musulmans, les passages fermés, la ville assiégée de Kurdes; tous sont armés jusqu'aux dents, de revolvers, de yatagans, de sabres, de fusils, de baïonnettes, de sabres et de massues. Ils se ruent alors sur tous les chrétiens au cri d'Allah et les assomment. Les pauvres Arméniens, sans défense, abandonnent leurs magasins pour se cacher dans quelque trou, mais bien peu y réussissent et beaucoup succombent sous les coups et sont étouffés dans leur sang. Ils enfoncent ensuite les portes des maisons à coups de hache et de baïonnette et font main basse sur tout ce qu'ils rencontrent. Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades, le sang de ces pauvres victimes déborde le seuil des maisons ; le vol ne peut plus les toucher et des rivières se forment dans chacune des rues. Ces tigres féroces n'en ayant pas encore assez, mettent le feu dans plusieurs maisons où toutes les innocentes créatures, les larmes aux yeux, supplient ces fanatiques d'épargner eux et leurs parents. Cependant leurs supplications restent infructueuses, les flammes les dévorent peu à peu, les corbeaux, attirés par l'odeur de leurs corps brûlés, venaient par centaines tournoyer dans la fumée. Vingt-deux jours de suite ils ne firent que massacrer, piller, incendier, si bien que depuis le quartier de Kechicheler jusqu'à celui des Haness d'une part et de Siraghiavour jusqu'à Sourpe-Kevork de l'autre, on ne voit plus une maison, un magasin debout. Sur deux mille cinq cents maisons que comptait Arapghir, il n'en reste que cent soixante-quinze, et celles-ci des plus pauvres, qui d'ailleurs sont toutes pillées. Le nombre des massacrés est jusqu'ici de deux mille vingt-cinq, dont plus de trois cent cinquante femmes. Cinq prêtres arméniens grégoriens et deux ministres protestants sont massacrés. Toutes les églises protestantes sont incendiées, cinq églises des Arméniens grégoriens ont subi le même sort, notre église et nombre de personnes ne durent leur délivrance qu'au courage vraiment apostolique de M. l'abbé Israelian, notre curé. Je me tairai, mon bien cher fils, sur les faits vraiment révoltants qui se produisirent ici devant nos yeux, il te suffit de savoir que plusieurs de nos sœurs gémissent, hélas! dans les harems. Les autorités civiles, loin de nous secourir, emprisonnent chaque jour nombre de nos frères échappés au massacre. Mon Dieu, jusqu'à quand va encore durer cet état de choses, nous n'en savons rien. Mais toi ne t'afflige pas beaucoup. Dieu qui nous a conservés jusqu'ici le fera aussi dans la suite. Déjà les secours sont arrivés de nos frères d'Occident, surtout de la France que tu aimes tant, par l'intermédiaire de S. B. Mgr Azarian, des larmes de reconnaissance se sont échappées des yeux de tous, mais nous demandons pourquoi ces chrétiens d'Occident, surtout ceux de France, ne veulent-ils pas nous sauver du joug du sauvage musulman ? Nous n'ajouterons qu'un mot à ceci, comme complément des monstruosités qui se sont commises à Arapghir. Après le massacre qui eut lieu le 10 novembre, une cinquantaine de jeunes filles arméniennes enlevées à leur familles massacrées furent amenées sur la place de Boughda Midan, mises complètement à nu et livrées sur place aux soldats turcs qui assouvirent sur elles leurs passions bestiales, puis les enfermèrent dans des cabanes en bois auxquelles ils mirent le feu. Les autorités ont obligé, sous peine de mort, le curé d'Arapghir de signer un télégramme envoyé en Europe où tous ces méfaits sont imputés aux Arméniens. Ce télégramme de source officielle, signé par une autorité chrétienne, avait pour but de démentir les lettres qui avaient pu passer malgré la surveillance et la censure dont elles étaient l'objet. Le nombre d'enlèvements de femmes et de jeunes filles est considérable, mais il est impossible d'en donner un chiffre approximatif; elles ont toutes été violées. Les unes ont ensuite été massacrées, tandis que les plus jolies ont été emmenées pour garnir les harems des chefs. Parmi ces jeunes filles se trouvait une Arménienne à peine âgée de douze ans, qu'un Turc nommé Hassan Effendi a enlevée et épousée de force. Il y eut trois mille morts à Arapghir. Voici l'attitude de la municipalité (rapport de l'Ambassade) : " Les autorités n'ont rien fait pendant ce massacre de dix jours pour arrêter l'effusion du sang, et ce qui est pire, c'est que partout les officiers, les soldats et les gendarmes ont pris part au pillage et après une semaine de massacres, la police a fait des perquisitions partout et tous les hommes échappés au fer des assassins ont été arrêtés, incarcérés et on n'a plus eu de nouvelles de leur sort „. Voilà les passages extraits d'un rapport officiel. Il y eut un millier d'Arméniens qui disparurent de la sorte et qu'on fit mourir dans les prisons en les torturant. Les crimes, les supplices et les infamies d'Arapghir ont ébranlé les raisons. Les cervelles n'ont pu résister à de pareils assauts, on a vu dés femmes devenir subitement folles. MALATIA. — Pareille boucherie eut lieu à Malatia, on égorgea quatre mille chrétiens. Une enquête faite plusieurs mois après donne trois mille comme chiffre des morts, mais à cette époque les corps étaient brûlés et dispersés. Le 1er novembre un Arménien catholique nommé Grégoire est égorgé, deux jours après le massacre commence, il a lieu au même instant dans tous les quartiers chrétiens et dure du dimanche jusqu'au mardi soir 5 novembre. Les atrocités du fanatisme furent poussées à l'extrême; on se demande comment s'y sont pris les quelques survivants pour échapper à un massacre si complet et qui dura six jours et six nuits. La rage fut telle que les musulmans s'entretuèrent. Ainsi, vers la fin du massacre, le 4 novembre, des bandes, ivres d'une semaine de carnage, s'obstinant à tuer et voulant voir dans quelques maisons musulmanes des habitations chrétiennes, ont massacré et mis le feu à ces dernières; en vérité ils ne savaient plus comment satisfaire leur rage; la ville ne contenait pas assez de chrétiens pour leurs besoins; ainsi on les vit s'en prendre aux cadavres et s'y acharner. Des corps d'hommes n'étaient plus que des bouillies sanglantes ; on a trouvé des femmes nues, les seins coupés et le ventre ouvert. Le sang de quatre mille victimes s'était figé dans les rues et, dans certains endroits, on enfonçait jusqu'aux chevilles dans une boue rouge de sang et de poussière. Les habitants qui se sauvèrent le durent au dévouement de l'archevêque catholique Mgr Korkorouni. Une foule de Grégoriens et de catholiques s'étaient réfugiés dans la cathédrale pour y chercher un refuge contre les coups des assassins; bientôt les troupes sanguinaires arrivent à la porte qu'ils attaquent en sommant l'archevêque de leur livrer les chrétiens. Mgr Korkorouni, vieillard de 80 ans, résiste et refuse courageusement. Cette attitude met les Turcs en fureur. Pendant qu'ils font des menaces de mort, les chrétiens ont le temps de s'échapper par une porte. Quand les musulmans pénètrent dans l'église ils la trouvent vide, leur fureur est alors indescriptible, ils brisent et saccagent tout et, pour se venger de Monseigneur, ils brûlent aussitôt la cathédrale, l'archevêché, les écoles, les asiles catholiques et le couvent de l'Immaculée Conception. Le fruit de tant de quêtes et de tant «années d'économie disparaît en un instant; pendant ce temps les bandes à la poursuite des chrétiens en massacrent un grand nombre parmi lesquels soixante-dix catholiques. Mgr Korkorouni est obligé d'aller passer l'hiver dans la cour d'un Khan dénué de tout et ne pouvant même pas célébrer la sainte Messe faute de calice. Il est à craindre que l'Archevêque, étant donné son grand âge, ne puisse survivre à tant de douleurs, il mourra tristement dans quelque coin sur la paille, récapitulant sa vie toute de dévouement apostolique dont la dernière heure a vu anéantir tous les fruits. Il songera aussi à la France pour qui il avait une affection toute spéciale et pleurera certes de voir l'abîme d'indifférence où elle est tombée. Nous faisons à la fin de ce livre un appel auquel tout le monde ne pourra répondre. Mais nous faisons ici un autre appel à la portée de toutes les âmes chrétiennes, nous demandons que la charité ouvre toutes les bourses petites et grandes et que des aumônes innombrables soient envoyées à ces pauvres Arméniens, qu'on leur dise que cet argent vient de France, eux qui ont tant le droit de douter d'elle, puisque jusqu'à ce jour elle les a abandonnés. Quel usage meilleur voulez-vous faire de votre argent que de soulager des misères, de relever des ruines et de sauver des âmes ? KHARPOUT. —La fureur des musulmans à Kharpout s'est tournée surtout sur les protestants, ils ont subi des pertes énormes en fidèles et en argent; ils avaient, paraît-il, organisé une ligue de résistance politique parmi les Arméniens, on les en a blâmés, mais je ne trouve pas que, s'ils ont été massacrés, cela prouve qu'ils avaient tort, ce massacre prouverait plutôt qu'ils avaient raison de faire de l'opposition au gouvernement du Sultan. Tout le quartier protestant a été impitoyablement passé par les armes, leur magnifique collège, leur temple et tous leurs établissements furent saccagés et brûlés. L'église catholique de Kharpout fut le seul refuge sûr contre la fureur des assassins, la cloche sonna sans cesse invitant les Arméniens à venir se mettre sous sa protection. Toute la population accourut, l'église se remplit et les abjurations se firent en masse. Cependant, après le massacre de la ville, les Kurdes se rassemblent devant l'église et veulent faire subir le même sort à ceux qu'elle renferme; les communautés courent également un grand danger. Voici un passage de la lettre d'un missionnaire. Nous attribuons notre salut à la protection de la sainte Vierge invoquée par les petits enfants de nos écoles qui, pendant toute la durée du massacre, récitèrent le chapelet sans interruption. Il ne faut pas croire que les musulmans se soient attaqués exclusivement à la mission américaine, les Arméniens grégoriens ont été en grand nombre massacrés, les catholiques ont également eu nombre des leurs tués et presque toutes leurs maisons ont été incendiées. Le supérieur de la mission des Capucins a failli être tué, beaucoup de ceux qui ont échappé à la mort le doivent à ce qu'ils ont embrassé islamisme. Enfin les mêmes scènes d'horreur se sont déroulées qu'à Malatia et Arapghir, c'est inutile de les répéter. Il y eut huit cents morts. Les officiers et les soldats ont pris part au massacre et au pillage. TOUTE LA RÉGION DE KHARPOUT fut complètement saccagée et massacrée ; dans la plupart des villages la population mâle est massacrée et les femmes sont enlevées. Des villages qui environnent Kharpout, il ne reste que des ruines, le pillage et l'incendie ont tout ravagé ; les habitants ont disparu. Dans certains villages les Kurdes ne sont pour rien dans les désastres, c'est l'armée et la gendarmerie qui ont tué, volé et incendié. Il y a eu environ quatre mille victimes ; six monastères et quarante-huit églises sont complètement détruits, parmi lesquels Sourpe Kevork de Sorsor, Sourpe Asdvadzadzine, Altelmesseh de Zartaritch. Une caravane se rendait à Kharpout composée d'habitants d'Adana. Partis au milieu du mois de novembre de cette ville, ils avaient reçu à Malatia une escorte-de quarante gendarmes. Ceux-ci vont chercher des Kurdes qui massacrent la caravane sous leurs yeux puis ils se partagent le butin ; il y eut deux cents victimes. Dans cette région, voici une des atrocités commises. Le prêtre Der Hagop qui refusait d'abjurer sa foi est dépouillé de ses vêtements, laissé nu avec une chemise et menacé de mort avec des épées qu'on tenait au-dessus de sa tête; le malheureux ecclésiastique perdit la raison. ITCHMÉ. — Une quarantaine de notables Arméniens ont été sommés d'embrasser le mahométisme ; sur leur refus, ils ont été conduits un à un par ordre du Cheikh et décapités sur le seuil de l'église. Le sacristain a été contraint de passer une corde aux pieds des cadavres et de les traîner au bord du fleuve. TADEM. — Dans le couvent de Tadem le vénérable archimandrite Ohannès Papazian, sur son refus de se convertir à l'islamisme, a vu ses mains coupées à chaque articulation depuis les doigts jusqu'aux coudes. Après quoi on lui a de nouveau ordonné d'abjurer sa foi; sur son refus, on lui a coupé la tète sur le seuil de l'église pendant qu'il récitait le Credo. On a également tué le domestique de l'archimandrite et les gardiens du couvent et on les a privés de sépulture pour qu'ils deviennent la proie des loups. Les prêtres de Habous — Mouri — Komk — Khoylon — Tadem — Kenerik — Morinik — Husseyinik ont été mis à mort et leurs cadavres ont été écorchés pour avoir refusé de se convertir à l'islamisme, d'autres ont apostasié, entr'autres le révérend Assadour protestant. TAMROSA — Toute la population mâle est massacrée au nombre de quatre cents. Environ trois cents femmes sont enfermées dans les maisons où elles servent de jouet à des soldats et à des Kurdes jusqu'à ce que leur mort les délivre. HUSSEYINIK. — Les soldats réunissent ensemble environ six cents femmes arméniennes dans le même endroit et assouvissent publiquement sur elles leurs passions bestiales. Quand ils furent repus, ils massacrèrent toutes leurs victimes. Ces femmes venaient en majeure partie des villages voisins. Dans les villages de Mossérik — Morénik — Pertak — Achouchan — Husseyinik — Khokh — Nekerek — Chentil — Korpe — Harsik — Zor — Dzarouk — Behméchine, la plupart des habitants terrorisés se font musulmans sous la promesse qu'on respectera leur famille; néanmoins toutes les plus belles jeunes filles sont enlevées et emmenées à Kharpout par leurs ravisseurs. HABOURS. — Les soldats voulant massacrer la partie de la population qui leur a échappé en se sauvant dans l'église somment tout le monde de sortir. Sur leur refus, le feu est mis à l'église et ceux qui tentent d'échapper aux flammes sont tués à coups de baïonnettes. Les femmes et les jeunes filles ont été mariées de force à des Turcs. KHOYLON. — Un Turc, nommé Hadji Bego, a fait complètement déshabiller une femme arménienne et l'a fait promener toute nue dans la ville. AYVOSS et CHITRO. — Les desservants des églises sont tués et la population est contrainte d'embrasser l'islamisme. Dans tout le diocèse de Kharpout il n'y a plus un seul prêtre vivant. Cette région, une des plus riches du vilayet, n'est plus qu'une vaste nécropole; seuls les débris fumants des villages jadis prospères attestent que ces lieux étaient autrefois habités. EGHINE. — La ville est attaquée le 9 novembre par une bande de Kurdes qui exigent, sous peine d'un massacre, qu'il leur soit payé à chacun 10 livres turques de rançon; ils se retirent ensuite, mais ils se portent sur la région qu'ils massacrent sans trêve pendant vingt-cinq jours. Il y eut plusieurs milliers de morts. Dans quatorze villages arméniens du nahié d'Aghen, on a imposé de force l'islamisme aux habitants qui ont été immédiatement circoncis; dans plusieurs cas, la circoncision a été faite avec une telle sauvagerie qu'elle a amené la mort. On a conduit les survivants dans les églises transformées en mosquées et on leur a fait signer une déclaration par laquelle ils reconnaissaient qu'ils avaient embrassé le mahométisme de leur plein gré. Des noms musulmans sont donnés à tous ces malheureux et on exige qu'ils établissent sur-le-champ des liens de parenté avec leurs nouveaux coreligionnaires par des mariages réciproques. GAMARAGAB. — Toute la population a été convertie de force et on a obligé les habitants de s'habiller comme les Turcs. Vingt-six vierges arméniennes ont été mariées de force à des Turcs. Le prêtre Der-Garabeth a dû s'aliter par suite de la frayeur que lui ont causée les menaces proférées contre lui. MIADOUM. — La population est décimée; le prêtre Der-Nichan est égorgé; les femmes de ce village se noient avec leurs filles dans l'Euphrate pour échapper à l'outrage. GARNIERI. — Les habitants sont convertis de force et circoncis; le prêtre Der-Dadjad a été martyrisé et on l'a obligé par force d'épouser une femme musulmane. Nous n'avons pas dit tout ce qui fut commis dans cette province, ceci n'est qu'un résumé très sommaire, car le vilayet de Maamouret-ul-Aziz était le plus riche et le plus peuplé de toute l'Arménie. Nous disons était, parce que maintenant c'est le plus pauvre. Dans toute la province, jadis si florissante, il n'y a plus que des cadavres et des débris de maisons; si ce n'étaient les habitants musulmans, toute la province ne serait plus qu'une vaste plaine habitée par des loups; l'extermination des Arméniens a été tellement complète en certains endroits, que des villages, jadis très peuplés, ne sont plus habités que par quatre ou cinq survivants, tout le reste a péri. Ainsi les villages de Ambargha et de Chenig n'avaient à eux deux que neuf habitants au moment de l'enquête faite par les consuls. L'agriculture se trouvant tout à coup privée de bras, la terre ne rapporte plus rien; le froid et la faim ont complété l'œuvre des misérables. Dans le vilayet de Maamouret-ul-Aziz, il a été massacré trente-sept mille Arméniens; il y a eu cinq ou six cents villages détruits. VILAYET DE BITLIS
Cette province a subi un massacre général comme celle de Maamouret dont elle n'est séparée que par la chaîne du Kurdistan. BITLIS. — Le massacre est encore organisé dans les mosquées comme à Césarée. Le 25 octobre, à onze heures du matin, deux à trois mille Turcs de toutes races sortent de la grande mosquée en dissimulant des armes sous leurs habits; ils se glissent entre les maisons désignées d'avance et attendent le signal. Ce signal est donné par un coup de clairon. Aussitôt l'orgie commence. Le sang coula sans interruption pendant tout le jour et toute la nuit sous les yeux placides de l'autorité qui n'avait rien fait pour prévenir et qui ne fit rien pour arrêter. Un Arménien dut son salut en se cachant avec sa famille dans une citerne ; ils y restèrent deux jours et deux nuits, assistant au pillage de leur maison et des maisons voisines. Des soldats qui s'étaient enfuis des casernes pour prendre part au massacre, n'ont pas été inquiétés au retour et on leur a laissé leur butin. On traînait les hommes et les femmes par les jambes dans les carrefours pour les mutiler. Le puits qui est sur la place contenait les corps de plusieurs jeunes files qui s'y étaient jetées pour échapper aux outrages. Un Arménien cite des familles de dix et de quatorze membres qui ont disparu au complet. La férocité des Turcs s'est exercée aussi bien sur les enfants innocents que sur les grandes personnes ; c'est ainsi que les élèves du pensionnat de Sourpe-Serkias, âgés de 5 à 12 ans, ont tous été massacrés. Les cadavres furent arrosés de pétrole et calcinés, on répandit ensuite les débris dans les campagnes. L'autorité, dont la conduite a été si criminelle pendant la journée du 25, obligea les habitants qui survécurent à continuer le commerce et à ouvrir leurs boutiques tous les jours ; on ne voulait même pas laisser à ces malheureux le temps de pleurer leurs morts. Sous les yeux des gendarmes, ils durent nettoyer le sang des victimes et remettre en ordre les maisons qui manquaient d'habitants; ensuite on les força à signer une déclaration par laquelle les Arméniens reconnaissaient qu'ils s'étaient révoltés contre l'autorité du Sultan et que, dans une rencontre avec les musulmans, ceux-ci avaient eu trente-neuf tués et cent trente blessés et que les Arméniens avaient eu une centaine de tués et une trentaine de blessés. S'il y eut des musulmans tués, c'est probablement qu'ils se tuèrent entre eux, car partout le partage du butin donna toujours lieu à des rixes sanglantes, et à Bitlis il y eut précisément une discussion entre les soldats et les Kurdes qui dégénéra en bataille, mais les pauvres Arméniens n'y furent évidemment pour rien. TALORI. — Dans ce district les prêtres contraints d'abjurer ont refusé courageusement, ils ont tous été tués, entre autres le desservant de Brochentz qui après sa mort a été empaillé et dont le cadavre a été retrouvé accroché à un arbre. YEROUM. — Douze villages du district sont massacrés, les églises sont ou incendiées ou transformées en mosquées. Ceux des prêtres grégoriens qui sont mariés ont leurs femmes enlevées et données en mariage à des mollah ou prêtres musulmans, tandis que les femmes de ceux-ci sont données aux prêtres grégoriens qui sont contraints de les épouser. Cela afin de rendre le changement de religion définitif et conforme à la religion musulmane qui encourage la polygamie. Dans les familles comptant plusieurs frères un ou deux de ceux-ci ont été massacrés pour que leurs veuves soient mariées aux frères survivants, en conformité de la loi du Charia, qui autorise ces sortes de mariages: CHIVAN. — Dans les vingt villages du district, le massacre eut lieu à la fin d'octobre, les survivants ont été obligés d'embrasser l'islamisme, les églises ont été dépouillées de leurs emblèmes religieux et les prêtres musulmans trônent dans ces églises enseignant d'autorité les préceptes du Coran aux populations terrorisées. Dans le district de Chivan, plusieurs femmes enceintes ont été éventrées et les enfants retirés de leurs entrailles ont été dépecés. Ceux qui voudront d'autres détails sur les atrocités commises dans ces régions pourront se procurer le martyrologe d'Arménie par le Père Charmetant. Dans tout le vilayet de Bitlis, il y a eu des quantités de villages convertis à l'islamisme sous peine de massacre. Tous les Arméniens, qui n'ont pas été tués professent la religion musulmane et dans bien des cas on suspend au-dessus de leur tête une épée permanente qui leur tranche les jours s'ils ne pratiquent pas avec la ferveur voulue tous les préceptes du Coran. Tous ces Arméniens sont circoncis et on les a obligés d'échanger entre eux leurs femmes; ils ont reçu un nom musulman à la place de leur nom de baptême et leurs enfants sont élevés d'après les maximes du Coran. Partout on les a forcés à signer un acte de soumission au Sultan qui est également chef de la religion musulmane et, dans cet acte, ils reconnaissent qu'ils ont répudié de leur plein gré sans y être contraints la religion chrétienne pour embrasser l'islamisme. VILAYET DE VAN
La moitié du vilayet est pillée (la partie qui est à l'Ouest et au Sud du lac de Van). ARDANEZE. — Le 24 octobre, trois cents Arméniens avec leurs familles, sont assiégés par des rédifs (soldats réguliers). La seule condition qu'on leur impose s'ils veulent avoir la vie sauve, est d'apostasier. Tous refusent courageusement et meurent les armes à la main. TILAN. — Tossoun-Effendi, à la tête d'une troupe armée, ravage toute la région emmenant tout le butin dans les montagnes. Au village de Tilan, il enlève huit cents brebis et s'approprie la jeune fille de l'Arménien Dani agha. La même nuit, on a enlevé tout le bétail du village Djindghiah. Les chrétiens demandent protection à l'autorité. On leur répond de s'estimer heureux qu'on leur ait conservé la vie. Mais, répondent-ils, les Kurdes ont promis de revenir pour nous massacrer. — Tant mieux, répond le mudir, nous offrirons votre vie au Padischah. Et de fait, deux jours après les Kurdes reviennent et massacrent tout. KHIZAN. — Presque toute la population est massacrée, les survivants sont obligés pour sauver leurs jours d'embrasser l'islamisme. Ceux-ci ont été contraints de tuer ceux de leurs parents qui refusaient de devenir musulmans. L'autorité a assisté impassible à ces horreurs, et dans toute la région de Khizan, les habitants sont dans le dénuement le plus complet, par suite du pillage de leurs maisons. La plupart ont été convertis à l'islamisme, et néanmoins, sont réduits à mendier pour vivre aux portes des maisons musulmanes. Dans la partie méridionale, la statistique officielle relève dix mille de ces malheureux dans le dénuement le plus complet. MOUCH. — La ville est épargnée, grâce à l'énergie des consuls, mais toute la région est à feu et à sang. Cent soixante villages sont pillés; ce pillage dura du 1er au 20 novembre. Les habitants qui ont été épargnés le doivent à leur abjuration ; tous ceux qui ont refusé ont été massacrés. Nous avons sur les atrocités commises à Mouch, les témoignages suivants du docteur Greene Hagop de Schenick, celui-ci rapporte que l'Arménien Der Arakel vit de ses propres yeux torturer son père de la manière la plus affreuse, son oncle Ovse fut coupé en morceaux devant lui, le prêtre Ohannès de Semai qui refusait de fouler aux pieds la croix et l'évangile fut aussi coupé en morceaux. Trois cents personnes qui s'étaient mises sous la protection d'un officier turc furent traîtreusement massacrées. Une jeune fille, à laquelle les soldats ordonnaient de choisir parmi eux un fiancé, saisit vivement une baïonnette et se l'enfonça dans la poitrine. Il a vu encore cinquante jeunes filles, les plus belles de l'endroit, emmenées pour être distribuées aux officiers kurdes; les autres furent enfermées dans l'église et livrées aux soldats. Pendant trois jours elles y furent déshonorées, ensuite on les martyrisa. Enfin voici une dernière monstruosité commise également à Mouch. Une femme capturée par des réguliers fut amenée dans le camp pour être la proie de la passion soldatesque ; au moment de la déshonorer, on s'aperçut qu'elle était enceinte ; des paris s'engagèrent alors sur le sexe de l'enfant: les uns mirent pour un garçon, les autres pour une fille; on recueillit ainsi sept medjidiés, environ trente francs. La pauvre femme, effrayée du sort qu'on lui réservait, suppliait ses ravisseurs. Ayez pitié de mon état, épargnez deux existences, Allah lui-même vous récompensera. On attacha cette femme à un arbre, on la dépouilla de ses vêtements et d'un coup de couteau on lui ouvrit le ventre. Au dernier moment, nous apprenons que le nombre des victimes à Mouch est de quatre à cinq mille, c'est d'ailleurs toujours ainsi; chaque nouvelle qui nous arrive nous montre la faiblesse des chiffres que nous avons donnés. Voici encore une scène horrible qui se déroula au sud de Mouch. Plusieurs milliers d'Arméniens s'étaient réfugiés sur le mont Andoke. Pendant dix à quinze jours ils furent assaillis par les soldats acharnés à leur poursuite. Au bout de ce temps manquant de tout, ils succombèrent et le massacre commença. Les femmes s'étaient réunies ensemble, elles trouvèrent encore la force de se défendre vingt-quatre heures contre ces bandes de lâches qui les attaquaient armés à quatre contre une. Cette résistance désespérée ne pouvait les sauver ; voyant la fin atroce qui leur était réservée, la femme de Gergo cria à ses compagnes : " Mes sœurs, il faut choisir : ou bien tomber aux mains des Turcs, être déshonorées et oublier nos maris, nos maisons et notre religion, ou bien me suivre. „ En disant cela elle éleva dans ses bras son enfant d'un an et se précipita dans un abîme. Une seconde suivit, une troisième et ainsi de suite ; ce ne fut bientôt plus qu'une chute ininterrompue de corps, presque toutes se donnèrent la mort et remplirent l'abîme de cadavres. ADELDJAVAS. — Dix-huit villages sont pillés par les Kurdes-Haideranli, commandés par Emin-Pacha et Tamir-Pacha. Chaque soldat épouse plusieurs femmes, puis, dans les églises saccagées, revêtent les habits sacerdotaux et tenant en mains la Sainte Croix, l'Évangile ou le Saint Calice, se livrent à des danses dévergondées. GRANDJGAN. — Tous les couvents et toutes les églises du district sont détruits. L'abbé Bedros, du couvent de Serp, a eu la langue et les membres coupés. Puis il a été immolé dans d'atroces souffrances. Toutes ces scènes se sont reproduites identiquement dans les districts de Moko, de Passen-Tacht, de Chadakh, de Hokhiatz, de Havoussor, de Kavach, d'Adeldjevaz, d'Ardjech, de Cimar, de sorte que ce serait toujours répéter la même chose de vouloir raconter tout ce qui s'est passé dans cette partie du vilayet. VILAYET DE DIARBEKIR
Les massacres eurent lieu vers la fin d'octobre. Depuis quelque temps, à voir l'agitation des quartiers turcs, il était facile de pressentir la catastrophe qui allait éclater. Les bazars avaient reçu des armes en quantité, les Turcs faisaient des achats considérables tandis qu'un ordre émanant de l'autorité, défendait aux chrétiens d'acheter aucune arme. Peu à peu des bandes armées se forment et parcourent la ville en proférant des menaces de mort contre les chrétiens. Le consul de France, M. Meyrier, fait des représentations au vali qui lui donne sa parole d'honneur que l'ordre ne sera pas troublé. On se rassure un peu. Cependant le jour approchait et l'émeute se préparait avec une complicité des autorités qui éclate à chaque instant. Tout était prêt pour le 1er novembre. Ce jour-là, deux ou trois mille Turcs se réunissent dans la grande mosquée Oulou-Djami, ils y reçoivent les dernières instructions et armes, puis, le signal est donné par un coup de canon. Tous alors se précipitent dehors aux cris de : " La allah ill-allah! „ (au nom de Dieu)! La bande arrive sur le marché et la tuerie commence. Les commerçants et les négociants prennent la fuite en abandonnant tout ce qu'ils possèdent. Le cas avait été prévu, on voulait une extermination complète. Des compagnies de hamidieh et même de rédifs barrent toutes les issues et éventrent à coups de baïonnette les malheureux fuyards. En un clin d'œil les deux mille boutiques de Diarbekir sont envahies et pillées ; ensuite, c'est le meurtre à domicile. Les foyers chrétiens sont le théâtre de la mort et du crime. Les troupes bestiales ternissent ces intérieurs pieux qui ne respiraient depuis des siècles qu'une atmosphère de pureté. Les Turcs se vautrent dans le déshonneur et le sang. Les pères de famille qui montraient de la fermeté à ne pas renier leurs croyances, assistaient au déshonneur de leurs filles et à la torture de leurs fils. S'ils persistaient dans leurs résolutions, on recommençait avec des raffinements encore plus atroces. Quand on ne pouvait venir à bout d'eux, on immolait toute leur famille, après quoi on leur coupait la tête. Des hommes ont vu leurs femmes enceintes fouillées avec des lames tranchantes et les enfants arrachés et piétines. Ces horreurs ont duré trois jours et quatre nuits. Pendant ce temps, les soldats qui ne prenaient pas part au massacre, étaient montés dans les minarets, sur les tours et sur les remparts, d'où ils dirigeaient une fussillade nourrie sur les quartiers chrétiens, pour empêcher l'évasion de ces derniers par les toitures et les terrasses. On voit qu'aucun moyen d'extermination n'avait été négligé. Parlons du héros de la boucherie, ce gouverneur qui avait donné sa parole de maintenir l'ordre; son cynisme dépasse tout ce que l'on peut imaginer, car pendant tout le temps des massacres on vit Enis-Pacha installé confortablement sur un point culminant à proximité de l'hôtel municipal et qui regardait faire en fumant des cigarettes. Les chefs religieux chrétiens, les notables, les pères de famille éplorés venaient se jeter à genoux devant lui, le suppliant de donner l'ordre d'arrêter ces scènes épouvantables, c'était en vain. L'ordre ne fut donné que trois jours après. Un second coup de canon indiqua que tout devait cesser, et dès cet instant le calme régna dans la ville. Il n'y eut plus que quelques coups de fusil tirés par ci par là, mais c'étaient des musulmans qui ne pouvaient s'entendre sur le partage du butin. Quelques-uns s'entre-tuèrent, on ramassa leurs cadavres et on s'en servit pour prétendre que les chrétiens avaient attaqué une mosquée où ils avaient massacré des musulmans. Le lendemain, le gouverneur rassembla les notables survivants, leur fit un discours où il rendit les chrétiens responsables des désordres commis, puis exigea d'eux, par la violence, de signer une adresse au sultan dans laquelle les chrétiens avouaient leur culpabilité. Il n'y eut pas un seul notable qui étrangla ce gredin, ils étaient tellement terrorisés par l'appareil militaire qu'ils signèrent tout ce qu'on voulut. Cette pétition fut envoyée à Constantinople et de là en Europe, où on reçut la nouvelle d'une révolte organisée à Diarbékir par les Arméniens. Enis-Pacha ne s'en tint pas là, il fit mettre la ville en état de siège, sensément pour se garantir d'une révolte nouvelle. A ce moment la ville était encore bien plus éloignée de se révolter qu'elle ne l'avait jamais été, elle était couverte de cadavres qui nageaient dans un véritable lac de sang. C'est contre cinq mille morts qu'Enis pacha décrétait un état de siège. Les consuls eurent toutes les peines du monde à arracher des mains de ce pacha un notable catholique, Kazerian Joseph Effendi, qu'il séquestrait, on ne sait pourquoi; son seul crime était d'avoir été dépouillé de toute sa fortune, évaluée à un million. Les Kurdes qui étaient venus au pillage de Diarbékir se retirèrent avec un énorme butin et quantité de femmes. Partout où ils passèrent ils semèrent la mort. Cent dix-neuf villages du sandjak sont pillés et incendiés. Dans toute cette région, un rapport officiel estime à trente mille le nombre de ceux qui ont vu leurs familles décimées et leurs villages détruits. En dehors des morts dont les cadavres ont été retrouvés, un grand nombre d'Arméniens ont péri dans les flammes et un grand nombre de corps ont été jetés au feu par ordre de l'autorité. Des milliers de chrétiens ont disparu. Le couvent de MAGAPAYETZVOTZ a été assailli, toute la communauté a été passée par les armes, ainsi que trois cents personnes qui s'y étaient réfugiées. Le couvent de SOURPE-ASDVADZADZINE a subi un assaut de la part des assassins, et toute la communauté a été massacrée, sauf le prêtre Der Hagop, qu'on a fait abjurer en lui coupant les oreilles. Cent cinq villages des districts de Selivan, Becherik, Zerigan, Paravan, etc., ont été mi-partie massacrés, mi-partie convertis à l'islamisme. Dans toutes les églises de ces villages les assasins, revêtus des habits sacerdotaux, tournèrent en ridicule les cérémonies de l'Église et profanèrent tous les objets sacrés du culte. PALOU. — Un grand nombre de femmes se jettent dans l'Euphrate avec leurs filles, pour se soustraire aux musulmans. TELL-ARMEN. — Cette ville, une de celles où le catholicisme a le plus d'adeptes, est complètement saccagée. Réchid-Bey, chef Hamidieh, qui avait accepté de l'argent pour défendre la ville le 4 novembre, se mit à l'attaquer le 6, avec une armée de dix mille hommes. Les catholiques n'ont pas imité l'attitude générale des autres chrétiens, ils se sont servis des armes qu'ils avaient et se sont courageusement défendus. Malgré le nombre formidable de leurs ennemis, bien retranchés dans l'église, ils résistèrent pendant dix-huit heures à l'attaque et échangèrent une terrible fusillade. Cette attitude héroïque les sauva. A l'instant critique où la résistance allait se terminer faute de munitions, le Père André Bedronian va trouver le chef et obtient que tous les catholiques se retireraient ensemble à Mardine, à condition de tout abandonner. On consent de part et d'autre, le prêtre consomme les Saintes Hosties et la lugubre procession se met en marche. Tout en bénissant ce salut inespéré, les pauvres Arméniens ne pouvaient retenir leurs larmes en voyant flamber de loin leurs foyers et leur église ; tous furent ruinés et Tell Armen n'est plus aujourd'hui qu'un amas de cendres et de ruines. L'incendie dura quatre jours entiers. HUSNI-MANSOUR.— La fureur des musulmans s'est déchaînée avec une sauvagerie sans égale. Tueries, pillages, incendies, sacrilèges, enlèvements, viols, rien n'a été épargné dans ce village, il périt entre autres cent vingt familles catholiques, dont les unes avaient jusqu'à dix et douze membres. Les autres s'enfuirent dans l'église, espérant y trouver un refuge contre la fureur des assassins, bientôt l'église est assaillie, le R. P. Jean Koulaksizian, curé arménien-catholique, sommé d'abjurer sous peine de mort, exhorte ses ouailles à demeurer fidèles jusqu'au martyre à la foi de leurs pères, puis il donne l'exemple en présentant sa tête au yatagan. Tous les fidèles suivirent son exemple et subirent le même sort. Puis les Turcs apportent des caisses de pétrole, incendient l'église et brûlent les cadavres. Il y eut vingt-sept mille victimes dans le vilayet et cinq cents villages détruits. VILAYET DE SIVAS
Dans le vilayet de Sivas, dans celui d'Alep comme dans celui de Maamouret on peut dire sans exagérer que le sang coula à flots dans chacune de ces provinces ; on aurait pu alimenter une rivière avec le sang humain qui coula sous le fer musulman, on ne se figure pas ce que sont trente mille hommes. Trente mille hommes, c'est vingt-six régiments; ceux qui ont vu un régiment en formation serrée peuvent seuls se faire une idée de la masse de monde qui fut tué dans chacun de ces vilayets. Si on faisait marcher trente mille hommes quatre par quatre, on assisterait pendant dix heures au défilé avant d'en voir la fin. SIVAS. —Le 12 novembre le massacre commence à midi dans tous les quartiers à la fois. Les musulmans se précipitent en hurlant comme des sauvages, massacrent tout ce qu'ils rencontrent et transforment en quelques heures une des villes les plus florissantes en une immense nécropole. Voici la copie d'une lettre écrite par un témoin des massacres : Sivas, le 12/14 février.
Cher frère, Je t'ai déjà écrit que le mardi, 12 novembre, il y avait eu un massacre effroyable dans notre ville, c'est vers midi qu'il commença. Les Turcs ayant la soif du pillage avant tout se ruèrent d'abord sur le marché assassinant un grand nombre d'Arméniens à coups de couteau, à coups de grosse trique et à coups de revolver; un peu plus tard, ils furent rejoints par la troupe régulière et les gendarmes qui aidèrent la foule avec leurs fusils à tuer les Arméniens. Tout en massacrant ils pillaient le marché, il n'y avait plus dans la ville un seul endroit sûr pour les Arméniens. Les Turcs couraient dans les rues les armes à la main et frappaient les premiers venus à mesure qu'ils les rencontraient, femmes ou enfants. Ils brisèrent ainsi les portes en fer des khans, enlevèrent toutes les marchandises et les emmenèrent chez eux dans des charrettes. Ceux seuls des Arméniens échappèrent à la mort, qui se cachèrent dans des coins introuvables des maisons ou des caves, dans les greniers et sous les toits. Les Turcs pénètrent dans les maisons, tuent les femmes, les enfants, enlèvent les meubles et tout ce qu'ils trouvent, ne laissant même pas une aiguille ; cela dura ce jour-là jusqu'au soir. Le lendemain ils revinrent au marché et dans les maisons pour enlever tout ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de prendre la veille, ils pillèrent ce jour-là jusqu'au soir. Jeudi, le massacre recommença dès le matin; rien que ce jour il y eut plus de deux cents Arméniens de tués ; on pénétra dans toutes les maisons; les deux mille boutiques et les douze khans du marché, qui presque tous appartenaient aux Arméniens, furent pillés totalement. On a cassé les coffres-forts dans les khans et enlevé l'argent et les valeurs, on a eu soin de faire disparaître les livres des comptes et tous les papiers. Ils n'ont reculé devant aucune des formes horribles de la tuerie, chacun des cadavres est troué de plusieurs balles, déchiré de coups d'épée et de coups de hache; on a attaché les pieds de quelques-uns avec des cordes et, après les avoir traînés dans la rue comme des chiens crevés, on les a jetés dans les fosses et dans les ruisseaux. Tous les cadavres sont nus. Il y avait quatre cent cinquante cadavres dans le cimetière où la municipalité avait eu soin de les faire transporter la nuit dans les charrettes ; on a éventré toutes les femmes enceintes. On a tué un fonctionnaire arménien au palais de justice. Il est bien clair que ce massacre était d'avance préparé et ordonné, car il commença au même moment dans toutes les parties de la ville; seuls les paysans turcs qui arrivaient des villages avec leurs charrettes chargées de foin coupé, ignoraient la chose, mais dès qu'ils en eurent, connaissance, ils y prirent part et retournèrent chez eux leurs charrettes remplies de butin. La foule n'ayant pu briser les portes en fer du nouveau khan par des coups de hache et de revolver, les réguliers et les gendarmes vinrent à son aide et réussirent à ouvrir un grand trou avec des coups de fusil; puis, l'élargirent avec des coups de hache; ils ouvrirent la porte et purent piller le khan. Pour les maisons il était plus facile d'y pénétrer. Quarante à cinquante Turcs se ruaient à la fois sur une porte, la brisaient, entraient dans la maison en criant férocement : Allah ! Allah ! mort aux chrétiens ! La plupart de nos amis sont tués ou pillés, la ruine est grande, ceux qui ont échappé à la mort n'ont rien, ni argent, ni vêtements, ni même un lit pour se coucher. Dans les villes et les villages environnants, les Arméniens sont devenus pauvres comme des mendiants. On vit de plus dans la peur, pas de sûreté. On ne sait si cela ne vas pas recommencer. Chacun de ceux qui ont échappé à la mort ont une histoire à raconter, toutes plus horribles les unes que les autres. Quelques-uns se fiant que les Turcs avaient été leurs amis sont allés les supplier de se réfugier chez eux, ils ont été lâchement assassinés. L'un de nos amis N. s'est réfugié chez son voisin, son ami, un Turc, celui-ci le tua avec d'horribles tortures en lui coupant le nez, les oreilles d'abord, puis lui crevant les yeux. Il y en a qui se sont sauvés en donnant vingt à quarante livres. Notre ville est une ruine maintenant, il n'y a plus de marché, personne ne travaille plus, on a pris même les outils aux ouvriers : ni marchands, ni épiciers, ni rien, tout le monde est pauvre, on est sans affaires, sans pain, sans argent, on attend dans la terreur, les églises et les écoles sont fermées. Et ce qui est plus affreux, c'est qu'il devient difficile de se procurer de quoi manger; les Turcs qui ont tout pris nous vendent maintenant quarante piastres, ce qui n'en vaut que dix. Nous sommes dans une situation affreuse, que Dieu ait pitié de nous ! Il n'est pas étonnant après cela de relever un nombre effrayant d'émigrations, tous ceux qui avaient échappé aux coups étant condamnés à mourir de faim ou autrement. Pour achever ce que j'ai à dire sur les massacres de Sivas, j'ajouterai que l'autorité eut la même attitude que partout ailleurs. Le vali, sur les sommations qui lui sont faites, observe qu'il n'a pu obtenir de la Porte les autorisations nécessaires pour lui permettre de prendre des mesures efficaces; que cela soit vrai ou non, dans un cas comme dans l'autre, le sultan et le vali sont deux gredins. Les soldats envoyés au consulat de France murmurèrent hautement d'être ainsi empêchés de participer comme leurs coreligionnaires au massacre et au pillage, le vali n'a fait qu'une tentative pour rétablir l'ordre, c'est vers le soir; il se rendit au bazar, afin de calmer une agitation entre musulmans qui pouvait nuire aux quartiers turcs. Le bazar est uniquement composé de musulmans, par contre, il fit faire des distributions de fusils Martini. D'après les Annales de la propagation de la foi il y eut sept mille victimes à Sivas, plus de mille comptoirs et boutiques pillés et cinq cent cinquante maisons saccagées. Dans un seul khan on spolia soixante-huit coffres-forts, douze autres khans furent également pillés. Les pertes des Arméniens s'élèvent à une vingtaine de millions. Après un pareil carnage il faut savoir que le soir les muezzins montèrent sur les minarets et appelèrent la bénédiction d'Allah sur ce carnage (constaté par les consuls). Le prophète a dû se réjouir en effet; le Coran a produit ses fruits à Sivas. Il a été suivi à la lettre. La région avoisinante a été l'objet de toutes les horreurs imaginables. Les quatre ou cinq cents villages qui entourent Sivas ont été complètement saccagés, une multitude immense de monde fut tué. Le rapport consulaire déclare que dans un rayon de dix kilomètres une foule de villages ont été détruits et les habitants massacrés; il a été impossible d'évaluer les victimes. Tous les moyens ont été employés pour obliger les chrétiens à signer des déclarations où les Arméniens sont représentés comme provocateurs. Nous ne voulons pas reproduire la liste de toutes les atrocités commises village par village, cela nous entraînerait trop loin ; nous dirons que dans seize villages au Nord de Sivas on a circoncis la population mâle survivante et que ces circoncisions se faisaient avec une telle brutalité que la plupart en sont morts. On a circoncis jusqu'aux enfants. Dans la plupart des villages où on a pris des prêtres, on les a massacrés ; puis on leur a coupé la tête et on la leur a placée entre les cuisses pour insulter leur cadavre. Les viols et les enlèvements ne se comptent pas. On a fait subir à plusieurs femmes le supplice du pal. D'autres ont subi des tortures du plus révoltant sadisme. GURUNE. — La ville est assiégée tout à coup par deux mille Kurdes et soldats déguisés. Là, comme à Tell Armen, la population catholique organisa la défense et une fusillade terrible fut échangée pendant quatre jours. Cette résistance acharnée sauva encore les catholiques. Le R. P. Arakelian, et son vicaire, M. Mardinos Miglinvian, obtinrent que tous les catholiques seraient respectés. Nous avons peine à comprendre en effet des massacres de cinq ou six mille hommes qui se laissaient égorger sans résistance ; il faut connaître la douceur du peuple arménien pour cela; pourtant, comment n'ont-ils pas compris que la résistance diminue le nombre des ennemis. Si chaque Arménien avait vendu sa vie, les musulmans auraient eu des morts en tel nombre qu'ils auraient renoncé de continuer des massacres aussi dangereux pour leur propre vie. Partout où il y eut résistance, les Turcs ont capitulé, nous en verrons un autre exemple à Zeitoun. Cependant, l'héroïque conduite des catholiques de Gurune ne put sauver le reste de la ville. Sous les yeux des autorités et de la gendarmerie qui se garde bien de tirer sur les bandes où elle a trop des siens, celles-ci se livrent à un massacre complet; les églises et les chapelles sont incendiées, les desservants et les prêtres égorgés primitivement aux pieds des autels. Un évêque, sur son refus d'embrasser le mahométisme, est brûlé vif au couvent d'Aschod. Cent cinquante femmes et jeunes filles sont enlevées par les Kurdes d'Azizé et d'Aghdjadagh; une foule d'autres échappent aux outrages en se noyant; des mères se noient avec leurs enfants, d'autres se précipitent par les fenêtres. Le nombre des morts fut tel que, quatorze jours après ces massacres, le consul d'Angleterre a compté douze cents cadavres qui étaient encore dans les rues privés de sépulture; il y eut trois mille morts, si ce n'est plus. Toutes les petites filles étaient violées depuis l'âge de dix ans. CHABIN. — Toute la population a été massacrée, le nombre des morts est de deux mille, les survivants s'étaient réfugiés dans l'église, on les a massacrés au pied des autels, les femmes ont été violées dans les saints lieux, des bandes de Kurdes ont emporté tout ce qui avait de la valeur. Pour se faire suivre des femmes qu'ils voulaient emmener ils leur faisaient subir des mutilations, on en a vu qui étaient traînées par les cheveux, d'autres qui étaient devenues subitement folles couraient de tous côtés en poussant des cris affreux. Toute la région de Gurune est l'objet des massacres dans les derniers jours d'octobre. Dans trente villages, 50 % de la population a péri. Les enquêteurs envoyés pour évaluer les morts constatent que cette évaluation est impossible, car les autorités ont fait brûler les cadavres pour empêcher les constatations. Il y a eu des femmes qu'on a dépouillées de leurs bijoux en leur arrachant les oreilles ou en leur coupant les doigts ou les poignets. Les femmes mutilées étaient laissées sur le bord des routes où elles servaient à satisfaire les passions des bandes pendant leur agonie. AMASSIA. — Le 15 novembre un massacre épouvantable commence, il dure toute la journée, la nuit et le lendemain jusqu'au soir. Les habitants avaient primitivement reçu la visite des chefs qui de connivence avec les autorités avaient organisé le massacre. Celles-ci firent faire des perquisitions dans les maisons pour retirer aux Arméniens toutes leurs armes et, dans la matinée du 15, le massacre commença. La rage fanatique, la passion de l'or et la brutalité se donnèrent libre cours pendant quarante heures. Le sang des victimes coula jusqu'au Yeschil Irmak et les eaux du fleuve en furent rougies; quatre cents jeunes filles se noyèrent n'ayant pas d'autre moyen de sauver leur honneur. Il y eut un pillage complet et un égorgement général. On vit des chiens se désaltérer dans des mares de sang. Dans la nuit du 15 au 16 le vali fit charger des corps sur des chariots et on les jeta dans le fleuve. Pendant plusieurs nuits le cortège des chariots continua et une semaine après on compta encore dix-huit cents cadavres. C'est dire combien de monde fut tué à Amassia. Eh bien, cela n'empêche pas que, dans un rapport officielle vali eut l'audace rare d'écrire qu'il y avait eu quatre-vingt-quinze morts dont dix-huit musulmans. On n'a pas idée chez nous, n'est-ce pas, d'un pareil cynisme. Le 17 au matin ce vali parcourut la ville à cheval, donna des ordres pour enlever tous les corps et faire disparaître toutes les traces de sang ; en même temps il exigea que toutes les maisons fussent ouvertes et que le commerce recommençât. Ces mesures ont été prises un peu partout, cela s'explique ainsi. La plupart des boulangers et des marchands de denrées alimentaires sont Arméniens et c'est pour échapper à la famine que les musulmans imposèrent aux survivants de reprendre les affaires. Ce vali fit aussi signer une déclaration où les Arméniens reconnaissaient avoir provoqué les musulmans. TOKAT. — Le 13, à la suite d'une dispute entre Arméniens et soldats turcs, un soldat proféra des menaces de mort contre les chrétiens. Toutes les boutiques se fermèrent en un clin d'oeil tant on se sentait à la veille d'un massacre, les parents coururent chercher leurs enfants à l'école. En prévision du danger le pacha fit placer un poste près de la résidence. C'était une fausse alerte seulement; quelques jours plus tard, le 4 décembre, les villages voisins étaient saccagés et les habitants massacrés, et cela jusqu'à six heures de Tokat. Dans la soirée du 6 décembre, vingt-cinq survivants d'un village voisin viennent demander du secours et un asile, c'est alors un défilé ininterrompu, il y en vint de deux heures, de quatre heures et même de six heures. Le nombre des morts est de plusieurs milliers. MARSIVAN. — Le 15 novembre les habitants sont attaqués pendant un grand froid par une bande de musulmans avides de pillage. Aussitôt les premiers coups de fusil tirés on voit les soldats courir dans les rangs des émeutiers et joindre leurs armes aux leurs. Le soir, après une journée d'orgie, ils se retiraient laissant la population presque entièrement massacrée. Il y eut cent cinquante morts et cinq cents blessés ; un nombre égal de maisons furent pillées. Ils emportèrent tout ce qu'ils purent et les consuls déclarent qu'ils ont été jusqu'à dépouiller les morts de leurs vêtements dont les cadavres restaient tout nus dans la ville, privés de sépulture. MARIVA. — Les musulmans assaillent le village qu'ils pillent et saccagent tuant quatre cents chrétiens. Les enfants trop jeunes sont emmenés dans les plaines couvertes de neige dans le but évident de les laisser mourir de froid; les plus jolis sont gardés pour être vendus. VEZIR-KEUPRU. — La population musulmane attaque les Arméniens, pille trois cents maisons et tue deux cents chrétiens. ABANA. — Un massacre a lieu au cours duquel les femmes et les jeunes filles arméniennes, pour plus de sûreté, se réfugient dans les villages grecs des environs ; leur retraite est découverte par les Turcs qui étaient à leur poursuite; elles subissent l'outrage et sont enlevées. TAMZARA. — Les 27 et 30 octobre on a pillé l'église et le couvent; les images des saints ont été couvertes d'immondices. Le prêtre Der-Krikor, âgé de 80 ans, et l'abbé Kude, jeune prêtre nouvellement ordonné, ont été conduits devant la mosquée où ils ont été décapités à coups de hache. Deux instituteurs ont été massacrés avec toute la jeunesse instruite de la localité. Les élèves des écoles ont été passés au fil de l'épée, de même les jeunes filles ; les assaillants ont ensuite réparti entre eux une trentaine d'enfants pour les convertir de force à la religion musulmane. BOUSSEYID. — Le prêtre Der-Madtheos a été décapité et comme suprême outrage on a assis le corps sur sa tète, et les jeunes Turcs de la localité se sont amusés à fouetter le ministre du Christ. Pendant les massacres du 29 octobre, des enfants en bas âge ont été tués sur les genoux de leurs mères. ZILÉ. — Le 28 novembre, deux prêtres arméniens, Der-Arisdakes et Der-Meghirditch, ont été mis à mort pour avoir refusé de se faire musulmans : on a crevé les yeux à l'un et on a écorché l'autre. La population a été massacrée. Pour dire tout ce qui s'est commis dans ce seul vilayet il faudrait écrire un gros livre. Nous nous bornerons à relever le chiffre des morts qui est de quarante mille! et le nombre des villages détruits qui est de six à sept cents. VILAYET D'ALEP
Le gouverneur fait un appel de rédifs dans le but évident de procurer du renfort aux assassins. Les soldats sont entraînés au massacre par une foule de vexations et de surmenages inutiles, aussi n'aspirent-ils qu'à la mort des chrétiens, et partout où on les envoie, sensément pour rétablir l'ordre, ce sont les plus acharnés au massacre. Dans le vilayet d'Alep la rage des meurtriers est insensée ; des régions entières sont dépeuplées. Voici les propres termes d'un rapport consulaire : Dans tous les cazas du vilayet des villages entiers ont disparu et une foule d'Arméniens demeurent sans abris et en proie à la faim et à la misère. Ces massacres durèrent onze jours. Quand tout fut fini, Hassan Pacha procéda à des mesures d'ordre, entre autres il nomma une commission pour juger les assassins. Celle-ci déclara les Arméniens coupables et ne procéda à aucune arrestation de musulmans; quelques rédifs déserteurs furent relâchés bien que leur complicité fût évidente. AÏNTAB. — Le 16 novembre, à sept heures du matin, un cri de détresse retentit dans toute la ville : " Les musulmans se sont soulevés et égorgent les chrétiens. „ Ce fut alors un sauve-qui-peut général. Les uns couraient vers les khans, d'autres se barricadaient chez eux, ceux-ci entraient dans la première maison venue et même chez les musulmans où quelques-uns trouvèrent le salut. En un quart d'heure les quartiers chrétiens furent enveloppés par des milliers de musulmans armés de coutelas, de haches, de cimeterres, de fusils. Les soldats en armes encourageaient leurs coreligionnaires au massacre et au pillage. Du haut des minarets les musulmans et les soldats tiraient sur les chrétiens. Les portes des maisons et des boutiques étaient brisées à coups de hache ou incendiées. Une porte résistait-elle? Ces vandales montaient aux étages au moyen d'échelles. Ils commençaient par massacrer les hommes, puis ils pillaient tout jusqu'au dernier morceau de chiffon. Ils arrachaient aux femmes et aux filles leurs bijoux ; plusieurs eurent les oreilles déchirées. A d'autres on enlevait les quelques haillons qui les couvraient. La plume se refuse à tracer certaines scènes de la plus atroce barbarie. Le carnage dura jusqu'au soir. Il y eut, dans la première journée, huit cents chrétiens tués ou blessés, mille cinq cents maisons pillées; la statistique officielle évalue l'étendue du massacre à mille morts; d'après d'autres sources elle est bien supérieure. Le 19, le gouverneur ordonna l'enterrement des cadavres qui furent : les uns traînés dans la campagne, les autres jetés dans des puits ou brûlés. Les chiens se disputaient encore quinze jours après les ossements de tant de victimes. Le 7 janvier, le gouverneur présenta aux chrétiens survivants une adresse qu'ils durent signer par laquelle ils remerciaient le gouvernement de les avoir protégés. Dans les environs d'Aïntab des massacres ont eu lieu avec une égale férocité. Entre Aïntab et Ouzoun Yaïla, un artisan arménien ayant été tué sans provocation par un soldat venant de Biredjik, les Turcs se précipitent en pleine foire sur les Arméniens et en tuent immédiatement trois cents. Ils se portent ensuite sur les quartiers arméniens où ils espèrent compléter leur massacre, mais ils rencontrent une résistance qui arrête immédiatement ces lâches, plus habitués à assassiner qu'à combattre. ORFA.— Vers le milieu d'octobre, une panique se produit dans la ville, les chrétiens tiennent leurs boutiques fermées, n'osant pas s'exposer à la rage des musulmans. Le gouverneur fait faire des perquisitions chez tous les Arméniens pour ramasser les armes qui s'y trouvaient, puis il appela les principaux d'entre eux et les engagea à ouvrir leurs maisons en disant qu'ils n'avaient rien à craindre et qu'il répondait de tout. Le 28, un massacre a lieu : mille cinq cents boutiques sont pillées et cinq cents Arméniens sont tués. Ceci n'était que la préparation du grand massacre de décembre. Le 28 de ce mois, au signal d'un coup de canon, le plus terrible massacre de toute l'Arménie commença; nous publions une longue lettre écrite par un Arménien en prison; on y lira une foule de choses auxquelles il assista, spectateur terrifié, et on verra dans cette lettre la confirmation de tout ce que nous avons déjà dit précédemment sur les horreurs commises dans le vilayet. LETTRE A M. X. A PARIS Monsieur, J'ai écrit ce récit des massacres d'Orfa dans la prison de *** où je me trouve depuis un mois. J'ai eu beaucoup de peine à l'écrire en cachette, la nuit, sans être attrapé par des gardiens. Mon seul but a été, en écrivant ces pages, de faire connaître aux Européens ces événements qui doivent leur être inconnus et qui leur sembleront incroyables. Je vous prie de traduire ce récit en français et de l'envoyer à Madame Séverine, à la rédaction de l'Echo de Paris, à M. Rochefort, à M. Clemenceau, à M. Jules Simon, à tous les esprits indépendants et à tous les braves cœurs, pour qu'ils secouent par un appel éloquent l'indifférence du peuple français et le poussent à venir au secours de notre peuple odieusement martyrisé. RECIT D'UN PRISONNIER
Prison de *** 31 janvier 1896.
Le 15 octobre 1895, le dimanche, vers onze heures, nous avons appris que le banquier arménien Boghos avait reçu cinq coups de poignard, dans la rue de la cathédrale, d'un Turc nommé Birédjikli et de ses trois camarades. Un groupe de jeunes Arméniens réussit à arrêter Birédjikli et l'emmène au corps de garde se trouvant en face de la cathédrale; les trois autres prennent la fuite. Le banquier Boghos expire au bout d'un quart d'heure; plus tard, il fut connu que Birédjikli avait commis ce crime, poussé par un capitaine. Les soldats du corps de garde tuent l'assassin à coups de baïonnette, transportent son corps au palais du gouvernement, et disent au mutessarif (sous-gouverneur) qu'ils avaient arraché ce cadavre aux mains des Ghiaours. Ce jour-là la ville se trouva sens dessus dessous jusqu'au soir ; les musulmans criaient partout qu'ils allaient massacrer les Arméniens comme les Turcs de Marache l'avaient fait... Le soir, vers minuit, une vingtaine de coups de fusil se firent entendre ; au bout d'une demi-heure nous avons entendu quinze coups de fusil encore. Le lendemain matin, les Turcs disaient partout que les Arméniens avaient essayé cette nuit-là d'attaquer les quartiers musulmans, mais qu'ils n'avaient pas réussi. Le gendarme Habgar avoua que les coups avaient été tirés par les Turcs, mais qu'on allait les attribuer aux Arméniens ; ils avaient de suite télégraphié à la S. Porte que les Arméniens avaient démoli une mosquée et massacré un millier de musulmans, afin que le gouvernement leur envoyât l'ordre de massacrer les Arméniens. Lundi matin, les Turcs allèrent au marché et se mirent à battre les Arméniens : ceux ci fermèrent les boutiques et se hâtèrent de rentrer chez eux. Les Turcs brisèrent les portes des magasins d'armes, enlevèrent tout ce qu'ils y trouvèrent, en criant : " Nous allons massacrer les Arméniens avec ces armes. „ Ils commencèrent par piller une quinzaine de boutiques. La police, loin de les retenir, les encourageait. Bientôt tous les magasins des Arméniens furent pillés. Les soldats prenaient la meilleure part des marchandises et de l'argent, et laissaient le reste à la foule. Ils étaient en nombre considérable, et ils enlevaient tout sans scrupule : ils brisaient les portes des magasins avec des pelles, en criant : * Gloire à Mahomet! „ II y avait même parmi eux des femmes, qui frappaient des tefs en sautant, comme si elles étaient à une fête de noces. Je regardais ce spectacle épouvantable par la fenêtre d'un hôtel, lorsque je vis Hassan-Pacha, qui, debout au milieu de la foule, s'écriait : " Allons, mes enfants ! vous avez quarante-huit heures de temps, égorgez tous les Ghiaours de ces quartiers-là, et toutes ces richesses seront à vous. „ La foule resta sourde à cet ordre et continua le pillage. Un capitaine s'approcha de Hassan-Pacha, et après avoir conféré avec lui quelques instants, donna l'ordre aux soldats qui l'accompagnaient de disperser la foule. " Allez, cria-t-il, allez au quartier des Ghiaours, massacrez-les, et prenez leurs biens. „ A la fin les soldats forcèrent la foule, à coups de baïonnette et de crosse de fusil, à sortir du marché; ils allèrent tous au quartier des Arméniens. Un grand bruit annonça leur arrivée; ils criaient toujours : " Gloire à Mahomet! „ et les femmes les accompagnaient au son du tef. Le pillage avait duré de dix heures du matin à deux heures de l'après midi ; de deux à quatre heures, ils attaquèrent les quartiers; ils commencèrent par briser à coups de pelle les portes des maisons qui se trouvaient à l'écart, égorgèrent les hommes qui étaient dans les maisons et enlevèrent les vivres et les meubles. Mais au centre du quartier, les maisons des Arméniens étant rassemblées au nombre de quatre mille, les habitants réussirent à repousser la foule et même les soldats. Les monstres, furieux de leur insuccès, retournèrent avec des cris de rage au marché et continuèrent à piller les magasins; deux cents magasins seuls avaient échappé ce jour-là au pillage; tous les autres, au nombre de dix-sept cents, furent entièrement vidés, ainsi que trois cents maisons. Il y eut cent vingt morts et quarante blessés parmi les Arméniens, quatre morts et soixante blessés parmi les musulmans; ceux-ci s'étaient blessés eux-mêmes les uns les autres en se disputant pendant le pillage. Le soir arriva; et ce fut l'obscurité qui mit fin au pillage. Les Arméniens veillèrent cette nuit dans l'épouvante, tandis que les Turcs, heureux de leur journée, dormirent de leur meilleur sommeil. Mais la rage des assassins n'était pas encore apaisée. Pendant la nuit, nous aperçûmes, par une petite fenêtre de l'hôtel, un capitaine accompagné d'un groupe de soldats, qui amenaient le pharmacien Melkon avec deux autres Arméniens. Ils se dirigèrent vers le palais du gouvernement; et cinq minutes étaient à peine passées que nous entendîmes quatre à cinq coups de fusil, et des Turcs crièrent dans la rue : " Les soldats ont tué trois Ghiaours. „ Comme le pharmacien Melkon avait constaté il y a deux jours que le Birédjikli était mort de coups de baïonnette, on avait pensé à faire disparaître cet homme dangereux; on avait envoyé des soldats chez lui, qui lui avaient dit : " Viens, le vali est malade, il a besoin de toi. „ Les deux amis avaient soupçonné un piège et avaient voulu l'accompagner; ils furent victimes de leur dévouement. Tous les trois furent tués; on attacha leurs pieds avec une corde et on les jeta dans le précipice nommé Karakoïne, qui a une profondeur de trois cents mètres et où l'on jette des ordures. Hélas! ils n'étaient pas encore assouvis. Mardi, le gouvernement assembla tous les brigands, les Kurdes et les Fellahs, leur distribua des armes de toute sorte, des fusils, des sabres et même des pelles, et les envoya tous vers le quartier des Arméniens. En vain, les nôtres criaient, suppliaient " Nous sommes les sujets fidèles du gouvernement; nous payons toujours nos impôts; épargnez-nous : „ cette horde de bandits, la plupart presque nus ou en haillons sordides, précédés par les réguliers, se dirigea vers les maisons arméniennes; ils s'efforcèrent jusqu'à 11 heures du soir à entrer au sein du quartier, mais ne réussirent pas, les Arméniens s'y trouvant en grand nombre et résistant très courageusement, d'autant plus que ces lâches voulaient toujours tuer et piller sans risquer leur peau. Il y eut une dépense inutile de cartouches en grande quantité; ils n'avaient réussi qu'à piller cent cinquante maisons et tuer vingt Arméniens; parmi eux il y avait cinq morts. Ils s'en allèrent encore, très furieux de leur insuccès. Ils comprirent alors qu'il leur serait impossible d'atteindre leur but, puisque les Arméniens avaient des armes. Ils songèrent à recourir à d'autres moyens. Ils firent bloquer tout le quartier arménien par des soldats, et empêchèrent l'entrée des vivres et même de l'orge et de la paille. Ils avaient déjà tué les Arméniens sassouniotes qui travaillaient dans les boulangeries ou dans les moulins d'eau près de la ville; ils avaient enlevé leurs femmes et leurs filles et les avaient amenées toutes nues à la caserne ; après les avoir souillées et suppliciées pendant cinq jours, ils les avaient renvoyées chez elles. Ils étaient tous convaincus que tuer ou torturer un Ghiaour est l'acte le plus agréable à Allah, que la vie, l'argent et l'honneur des Arméniens leur appartenaient; la plupart s'écriaient en pleine rue : " Si nous ne supprimons pas ces Ghiaours, nous n'aurons jamais le Paradis. „ Le mercredi, le gouvernement manda les notables Arméniens et les mit en prison; on leur dit : "Vous avez un comité révolutionnaire, désignez-nous quels sont les membres; vous avez dix-huit cents fusils Martini, livrez-les. „ Les nôtres répondirent qu'ils n'avaient que leurs armes ordinaires Hassan-Pacha et le mutessarif vinrent en prison et demandèrent aux notables des sommes énormes sous menace de les faire pendre s'ils refusaient. Les pauvres gens donnèrent tout ce qu'ils avaient et empruntèrent même à d'autres des milliers de livres pour donner à ces brigands avides; ils n'en continuèrent pas moins à rester en prison, où ils sont encore. Puis, on manda les prêtres et on leur dit : " Livrez-nous vos fusils, pour que nous permettions aux vôtres d'aller au marché et de vaquer à leurs affaires. „ Les prêtres répondirent de la même façon que les notables. Alors, les soldats montèrent quelques canons avec une centaine de boulets sur la colline dominant le quartier arménien, et ils menacèrent de le mitrailler si les fusils n'étaient pas livrés ; les Arméniens répondirent encore qu'ils n'avaient que des armes ordinaires. " Apportez-les „, leur fut-il dit. " Nous avons peur, répondirent les Arméniens; le massacre peut recommencer; ne faut-il pas que dans ce cas nous ayons au moins quelques armes pour nous défendre? „ Le mutessarif les rassura : " Si vous livrez toutes vos armes, je vous promets de vous protéger, soyez-en sûrs. „ Notre pauvre peuple se laissa duper avec une naïveté de mouton; quelques Arméniens se mirent à aller de maison en maison ramasser les armes qu'ils livrèrent au gouvernement. " Vous devez en avoir encore, apportez-les toutes „, leur dit le mutessarif; les prêtres furent envoyés dans les maisons pour faire jurer tous les habitants sur l'Évangile qu'il ne restait plus chez eux aucune arme, pas même un couleau de cuisine. De cette sorte, on ramassa toutes les armes ; après quoi les prêtres allèrent au palais du gouvernement et déclarèrent par serment qu'il n'y avait plus d'armes auprès des Arméniens. Le 21 novembre, nous entendîmes plus de vingt coups de fusil; cela nous effraya profondément. Peu après, le Turc Emin, originaire d'Aïntab, qui est l'ami du capitaine d'infanterie, vint chez nous et nous raconta qu'on a menacé l'Arménien Toross de le tuer avec sa famille, et qu'il a sauvé les siens en payant deux mille livres au capitaine, et lui-même a obtenu la grâce d'être mis en prison au lieu d'être égorgé. Les soldats entrèrent dans la plupart des maisons, creusèrent la cour, les caves, fouillèrent les tombeaux de la cour de l'église, dans l'espoir de trouver des fusils cachés ; ils n'en trouvèrent pas un seul. La nuit, s'ils voyaient briller une lumière aux fenêtres, les soldats y visaient avec leurs fusils et tiraient. Pendant quarante-huit jours (du 16 octobre au 2 décembre) les Arméniens restèrent dans un véritable état de siège. Le 3 décembre, l'interdiction fut levée et on donna l'ordre aux Arméniens de reprendre leurs affaires au marché. Ceux qui osèrent aller voir leurs magasins ou boutiques, s'en retournèrent plus consternés que jamais en les voyant pillés et ravagés. Les soldats avaient vidé, pendant les jours de siège, les magasins qui étaient restés intacts pendant le massacre. Les Turcs ne voulaient plus maintenant payer leurs dettes aux Arméniens, mais ils les forçaient, malgré qu'ils fussent pillés, à payer les leurs; et s'ils n'avaient plus rien, ils leur prenaient les habits qu'ils portaient, ainsi que ceux de leurs femmes et de leurs enfants. Les Arméniens, désespérés, ne désiraient plus que la mort. Les musulmans étaient allés en foule hors de la ville tenir un conseil entre eux et avaient décidé de réaliser cette fois leurs désirs féroces d'une façon complète, puisque les Arméniens n'avaient plus aucune espèce d'armes. Le samedi 16 décembre, le bruit court que les musulmans attaqueront les Arméniens; les prêtres et les notables s'adressent au gouvernement, et demandent l'exécution de la promesse de protection. Le mutessarif les renvoie en leur disant : " Allez, ne craignez rien, je vais envoyer des soldats dans votre quartier pour vous protéger. „ II envoya en effet trois milles réguliers et mille cinq cents soldats de la troupe hamidié qui allèrent bloquer le quartier des Arméniens; mille d'entre eux pénétrèrent dans le quartier, montèrent sur les toits, se préparèrent à l'attaque; ils criaient à ceux qui passaient par les rues ; " Allez au palais du gouvernement, on y distribue des armes. „ Le peuple suivait leur conseil ; un grand nombre de malfaiteurs et de voleurs coururent avec joie vers le palais; et une demi-heure était à peine passée qu'une foule énorme armée de pistolets et de pelles se ruait dans les quartiers au son des tefs et au cri de " Gloire à Mahomet „. On commença à attaquer les maisons avec une rage féroce, que les soldats excitaient au son de la trompette. Les Arméniens ne savaient que faire; ils n'avaient plus même un canif pour se défendre; ils pleuraient, ils se cachaient aux coins des maisons; ils suppliaient Dieu de les avoir en pitié. Les Turcs commencèrent à briser les portes à coups de pelles et entrer dans les maisons. Ils égorgeaient, ils mettaient en pièces tous ceux qu'ils rencontraient, jeunes ou vieux, hommes ou femmes; ils tuaient surtout les riches avec toute leur famille. Les monstruosités et les ignominies qu'ils commirent sont innombrables et indescriptibles : ils souillèrent un grand nombre de femmes et de jeunes filles sous les yeux de leurs pères et de leurs maris, puis ils leur coupèrent les mamelles, les écartelèrent et les tuèrent après de longues et intolérables tortures; par un raffinement de cruauté, ils égorgèrent les enfants avant les parents; ils se délectèrent à écouter les supplications de ceux qu'ils torturaient et qui demandaient d'être achevés tout de suite; il y eut même des brutes qui assouvirent leurs passions sur le corps inanimé de vierges qui s'étaient donné la mort pour se soustraire à l'outrage. Les Arméniens tentaient bien de résister, mais leurs efforts étaient très faibles contre ce torrent d'ennemis qui les assaillaient de partout. Ces efforts ne servirent qu'à prolonger l'attaque, d'autant plus que les Arméniens étant en grand nombre, les musulmans, malgré leur énorme multitude, durent mettre beaucoup de temps pour les massacrer. La tuerie ne cessa que par l'arrivée de la nuit. Les soldats restèrent dans le quartier pour continuer le siège des maisons, mais la foule, fatiguée et repue, se retira. On a vu pendant la nuit ces monstres se promener dans la ville tout ensanglantés, emportant avec eux leur riche butin que la plupart avaient même chargé sur le dos des chevaux et des ânes ravis aux Arméniens. Des centaines de vierges et de femmes arméniennes furent salies cette nuit-là dans les couches des musulmans. Dimanche matin, au point du jour, on entendit, de nouveau le son de la trompette, et la foule, retournant au quartier des Arméniens, recommença le massacre; ce jour-là encore, le sang coula à torrents, rougit les maisons et les rues; et de nulle part, aucun secours, aucune pitié ne vint adoucir le martyre de nos frères. Des mères tombaient aux pieds des assassins qui se ruaient sur leurs enfants, leurs sœurs, leurs frères et leurs maris, jetaient devant eux tout l'or qu'elles avaient, les suppliaient de prendre tout ce qu'elles possédaient, mais d'épargner leur vie; les pauvres femmes étaient broyées sous les pieds de ces brutes marchant sur leurs corps pour aller égorger leurs familles qu'elles avaient voulu sauver. A midi, la foule arriva devant la cathédrale, où des Arméniens au nombre de trois mille s'étaient réfugiés. Les musulmans parvinrent, au bout d'une demi-heure, à briser les portes et se précipitèrent dedans; en voyant que le nombre des réfugiés était si grand, ils comprirent qu'il leur fallait perdre beaucoup de temps à les tuer un à un ; les réfugiés étaient en effet tellement entassés dans l'église qu'ils s'écrasaient, et des enfants étaient morts déjà de suffocation. Il y avait dans la cour de l'église une cinquantaine de caisses de pétrole; les Turcs, en les voyant, eurent une idée terrible, ils versèrent du pétrole dans l'église, puis y mirent le feu; dans peu, les trois mille malheureux furent brûlés ; ceux qui tentèrent de s'enfuir furent cruellement égorgés par la foule. De tout ce monde un seul homme a pu se sauver, blessé en plusieurs endroits, se tenant caché pendant trois jours sous un tas de cadavres. L'archevêque Khorène Mékhitarian, le métropolitain de la ville, avait assisté, monté sur le toit de sa maison, à cette scène horrible, il en fut tellement ému qu'il se mit à pleurer; il se retira, désespéré, dans sa chambre, se coupa les artères, et, trempant une plume dans son sang, il écrivit une lettre au mutessarif dans les termes suivants : " Puisque vous avez détruit mon peuple, moi, son pasteur, je n'ai plus aucune raison pour lui survivre; je veux aller le rejoindre. C'est toi qui es la cause de ces violences et de ces coulées de sang; et puisqu'il n'y a personne dans ce monde qui veuille défendre mon peuple, je le confie à Dieu qui est le protecteur des innocents. „ L'archevêque est aimé et respecté même par les Turcs en sa qualité de brave homme et d'érudit ; le mutessarif se trouble en lisant cette lettre ; poussé par quelques notables turcs, il envoie tout de suite quelques médecins chez l'archevêque; ils arrivent à temps, ils le soignent et le sauvent de la mort. Il vit encore, bien que très affaibli, et il se maudit d'avoir survécu à son peuple. Les Turcs poursuivirent leurs méfaits jusqu'au soir ; ils n'épargnèrent personne, ils pillèrent toutes les maisons et les églises, ils tuèrent presque tous les Arméniens, ne laissant que des enfants et des vieilles femmes, qui, demi-nus, défigurés d'avoir pleuré et gémi, erraient en haillons sanglants; on les abrita plus tard dans les mosquées et la caserne. Le cynisme fut poussé à son extrême limite. Le sergent Mehmed, qui était envoyé chez l'archevêque Mékhitarian, pour défendre sa maison contre les attaques de la foule, viola les vierges qui s'y étaient réfugiées. Le nombre des morts doit monter à dix mille. Les survivants, affreusement blessés, mutilés, meurent vingt-cinq à trente par jour. Les Juifs, qui avaient enlevé ce que les Turcs avaient laissé du butin, reçurent l'ordre d'enterrer les corps des Arméniens; ils en emplirent trois citernes dans le quartier Tilfidour. Il ne reste plus rien, ni peuple, ni pasteur ; des huit prêtres, un seul reste vivant ; le vicaire protestant a été coupé en morceaux; les survivants sont dans une misère extrême, et les bourreaux ne sont pas encore assouvis. On a entendu les soldats dire qu'il fallait encore six heures de massacre pour avoir exécuté l'ordre du sultan en toute exactitude, et que pour obéir à l'ordre sacré ils pensaient massacrer les blessés. J'étais de passage dans cette ville pour une affaire, et c'est ainsi que j'ai été témoin de ces horribles événements. Lorsque les massacres cessèrent et qu'un calme relatif fut rétabli, je me déguisai en Turc, et, comme on ne me connaissait pas dans la ville, je réussis à la quitter une nuit sans être arrêté. Je me rendis à Birédjik, J'y trouvai la même situation; les mêmes événements s'y étaient passé, dans les mêmes circonstances; là encore on avait commencé par enlever les armes aux Arméniens et on les avait massacrés ensuite; le nombre des morts y montait à trois mille quatre cents. Voici un fait typique qu'on m'a raconté : les Turcs attaquent la maison d'un Arménien nommé Garabed pour enlever sa fille, d'une beauté fameuse dans la ville; la pauvre enfant, épouvantée du sort qui l'attendait, se jette dans la citerne et y meurt. Les Turcs égorgent tous les gens de la maison, puis retirent de la citerne le corps de la jeune fille et le souillent... Ils le racontaient eux-mêmes et s'en vantaient ! De Birédjik je suis allé à Aïntab, où j'ai vu encore les mêmes choses. Le nombre des morts y est moins élevé; les marchés sont fermés, les Arméniens sont enfermes chez eux ; les Turcs vendent les marchandises qu'ils ont enlevées, et ils disent encore : " Nous ne laisserons pas un seul Ghiaour ! vous allez voir!" , On attend un nouveau massacre à Aïntab. Les voyageurs turcs arrivant d'Adiamane, de Malatia, de Sévéregh, de Gurune et de Dérendé racontaient des choses épouvantables, et disaient : " Nous avons pris les armes aux Arméniens, nous avons ravi leurs biens, nous avons enlevé leurs filles, nous nous sommes beaucoup amusés !" , II faut des mois, des ans pour rapporter tout ce qui s'est vu et entendu sur les massacres, et puis il faut être libre et sans peur au lieu d'écrire en secret comme moi. Les notables, les riches qui ont échappé au massacre dans toutes les villes où il y a eu des troubles sont tous en prison maintenant; il y en a eu plus de sept cents, tandis qu'il n'y a pas un seul Turc en prison. Il est même impossible aux Arméniens de passer à l'étranger pour trouver la sécurité et le calme ; tandis que les Turcs ont toute liberté d'aller de ville en ville, à l'étranger, pour vendre les marchandises enlevées. C'est l'excès d'injustice après l'excès de cruauté. BIREDJIK. — Depuis les derniers jours de décembre, la ville est la proie des flammes. Le caïmakam (sous-gouverneur), après avoir battu et couvert de blessures le missionnaire arménien catholique, le R. P. Aristakès Tilkian, le fait jeter en prison. Le gardien, un militaire fanatique, continue pendant quarante-huit jours les cruautés du caïmakam; il invente chaque jour une nouvelle torture, il va jusqu'à plonger la tête meurtrie de sa victime dans l'ordure. On devine la fin tragique qui était réservée au pauvre missionnaire si l'évèque, dès qu'il eut connaissance d'un traitement aussi ignoble, ne l'avait fait venir à Alep où son innocence fut reconnue. Parmi les victimes des massacres de Biredjik, il y a eu vingt-cinq catholiques de tués; on ne compte plus que deux chrétiens avérés dans la ville. D'après une lettre de Mgr Altmayer les massacres de la région ont eu lieu dans les derniers jours de décembre; les orphelins, garçons et filles, dont les parents avaient été massacrés ou qui avaient été enlevés de leurs familles par des gens dont les intentions sont trop faciles à comprendre, ont été vendus par les Kurdes pour 0 fr. 40. Les établissements religieux en ont acheté tant qu'ils ont pu en nourrir. MARACHE. — II y a eu trois massacres à Marache, le 23 octobre, les 2, 3 et 18 novembre. La connivence des autorités et le concours des rédifs (soldats) sont établis par l'enquête des différents consuls. Voici le texte d'une lettre : Marache possédait une mission très florissante fondée au prix de bien des sacrifices par nos religieux. Hélas! aujourd'hui, les ombres de la mort régnent dans la contrée; les troubles commencèrent par une discussion entre un musulman et un chrétien pour raison d'argent; le musulman, voyant que le catholique ne voulait pas céder, se mit à crier qu'il avait le dessein de massacrer le disciple de Mahomet. De part et d'autre on prit les armes, quelques personnes furent tuées. Le gouverneur, au lieu d'aller aux informations, fit distribuer des armes aux Turcs de différents quartiers sous prétexte de défendre la localité. Dès ce moment, la frayeur et la consternation des chrétiens sont telles, qu'aucun d'eux n'osait plus sortir; d'ailleurs, si l'un d'eux ouvrait sa demeure ou son magasin, immédiatement les musulmans entraient et pillaient tout ce qui leur tombait sous la main. Cet état de choses dura jusqu'à l'arrivée de Ferik-Pacha, le 2 novembre. Le lendemain, un nouveau massacre eut lieu par les soldats arrivés avec ce dernier. Pour rétablir l'ordre, celui-ci convoqua les différents supérieurs des divisions nationales sous prétexte de les engager à calmer leurs sujets. Odieuses perfidies, les chrétiens tombent dans le piège. Plusieurs d'entre eux, confiants dans les promesses faites, sortirent de leurs maisons et tombèrent sous les coups de leurs boureaux; la position devint ainsi de plus en plus critique. L'heure du massacre général commença le 19 novembre, à sept heures du matin; les musulmans, tant civils que militaires, prirent de nouveau les armes et se mirent à parcourir la ville, entrant dans les maisons des chrétiens, se livrant à un carnage horrible, massacrant hommes, femmes et enfants sans distinction d'âge ni de sexe. Cette tuerie ne se termina qu'à la nuit. Le lendemain, les cadavres furent liés par les jambes, traînés dans les rues et jetés dans des fosses. Il est inutile de répéter que les musulmans de Marache furent au niveau de leurs coreligionaires de Césarée, Diarbekir, etc. Des dames et des jeunes filles arméniennes emmenées de Fernouz et de Gaban, après avoir été outragées en place publique avec une férocité bestiale indescriptible, ont été laissées aux trois quarts mortes, sur la neige et la boue des rues. De nombreux petits enfants sont morts d'inanition, et leurs cadavres laissés sur les chemins ont été dévorés par les chiens. Marache renfermait beaucoup de catholiques; c'était une des villes où le catholicisme était le plus florissant; les tueries et les attentats contre les jeunes filles ne leur ont pas été ménagés. Les notables des trois communautés arméniennes : catholique, grégorienne et protestante, sont jetés en prison où ils subissent tous les mauvais traitements que la barbarie sans frein et sans vergogne peut imaginer. Il y eut dans ces trois journées à Marache plus de trois mille tués. Eh bien, les rues étant encore encombrées de cette multitude de cadavres, le sang s'etalant dans toutes les places, l'autorité affirme et soutient aux consuls que le nombre des morts ne dépasse pas trente. Ceux-ci ont relevé cette conduite d'un cynisme qui touche à la folie. Nous avons donné trois mille comme chiffre des morts pour nous en tenir à une moyenne entre les affirmations des journaux anglais qui donnent cinq mille et celles des ambassades qui donnent quinze cents. Voici la fin d'une lettre qu'un jeune Arménien a adressée de Marache où il raconte la mort de son père qui fut tué sous ses yeux : II est neuf heures, mon père commence à nous donner des conseils fortifiants : Mes enfants, dit-il, n'oubliez pas le prix de cette heure solennelle. Ceux qui doivent nous tuer vont arriver. Soyez fermes dans votre foi et que la sainte Vierge vous accompagne !
François. Toute la région est massacrée. Tous ceux qui survivent ont embrassé l'islamisme. Il y a cent vingt villages qui sont à peu près détruits et passés par les armes. Aucune statistique n'a été faite. Une personne actuellement à Paris a évalué le nombre des morts seulement dans les quarante villages voisins de Marache. Il estime que ce nombre est de neuf mille. MUDJUK DERESSI. — Un détachement de rédifs, sous la conduite de ses officiers, arrive, et au son du clairon se jette sur les habitants et en fait le massacre. Le commandant du détachement était le colonel Magha-Bey. Ils pillent ensuite les trois couvents catholiques de franciscains, nouvellement bâtis, qui se trouvent entre Yenidjé-Kalé et Mudjuk-Deressi ; c'est là qu'eut lieu le massacre du supérieur, le Père Salvator Lili : les soldats pénètrent dans le couvent, en arrachent le Père, le traînent dehors et le déchirent à coups de baïonnettes; les paysans furent tués et les couvents brûlés. On n'aurait eu aucun détail sur cette mort si un jeune homme et un petit enfant n'avaient échappé au massacre, car personne autre ne survécut; ce sont eux qui firent la déposition au commandant Vialar. Dans huit villages avoisinant Mudjuk-Deressi, il y a eu six cents morts. EL OGLOU. — Une caravane de trois cents chrétiens, qui se dirigeait hors de la province pour échapper aux horreurs qui s'y passaient, est complètement massacrée. GOGISSAN. — On a massacré une partie de la population de la ville et de la région environnante; une grande quantité de vierges ont été enlevées et conduites dans les harems des beys d'Albistan et de Yarpouz, et à des chefs circassiens de l'endroit qui se les sont partagées comme un butin de guerre. KILLIS. — Le 20 mars, la population est en partie massacrée ; il périt plusieurs catholiques, entre autres le curé, ancien kupelianiste converti, qu'on a été chercher dans une maisonnette qu'il possédait dans une vigne. Cent cinquante morts. ZEITOUN. — Zeitoun c'est le nom consolant, le nom de l'espérance. C'est la ville qui a prouvé que l'Arménie contient des hommes forts qui peuvent faire face aux Turcs et même les vaincre. Zeitoun avait une garnison bien armée et bien retranchée. Les montagnards de la région, à la suite des massacres commis par cette garnison, se réunirent, emportèrent la ville d'assaut, et là, au nombre de quinze mille, ils résistèrent aux assauts de toute une armée. Il fallut que les consuls intervînsent sur la prière des autorités turques pour que l'on vînt à bout d'une résistance acharnée ; les habitants capitulèrent, mais sous la promesse expresse que ni eux, ni leurs familles ne seraient inquiétés, et qu'ils ne payeraient pas les impôts arriérés. C'est donc une défaite des Turcs et non une capitulation des Arméniens. Tous les habitants du Taurus et de cette belle province de Cilicie, sont des montagnards forts et courageux; c'est là que l'Arménie mutilée tourne ses yeux et forme des espérances. Nous avons voulu connaître approximativement le nombre des victimes et nous donnons ci-après ce tableau. Ce n'est pas une statistique, c'est une simple évaluation. Il n'y a aucune statistique de faite, car il ne faut pas compter comme telle le tableau de quelques milliers de morts qui a été publié par le soin des ambassades. Il faut qu'on sache de quelle façon ce tableau a été dressé : 1° On a rejeté a priori les dépositions de tous les Arméniens; aucun Arménien n'a été admis à témoigner de la mort de ses amis et même de ses parents. 2° On n'a admis le témoignage que des personnes que l'on a jugé avoir eu une attitude neutre, de sorte que ce sont en grande majorité des Juifs qui ont aide à dresser ce tableau. 3° On n'a noté comme morts que les seuls Arméniens dont on a vu les cadavres ou dont on a eu les identités prouvées. Or, partout où passaient les commissaires enquêteurs, les autorités faisaient brûler les cadavres pour empêcher les statistiques. 4° Ces enquêtes n'ont été faites que dans les villes où se trouvaient des agents diplomatiques ; aucun village n'a reçu leur visite. Dans ces conditions on comprendra que chaque fois que nous avons eu d'autres versions sur le nombre des victimes, les chiffres de la commission des ambassades ont toujours été au-dessous de la vérité. Ainsi à Erzeroum la statistique officielle donne quatre cents morts, alors qu'il est prouvé que le premier enterrement des victimes fut l'inhumation de cinq cent quatre-vingts cadavres. A Orfa, la statistique donne deux mille morts, alors que tous ceux qui ont vu la ville le lendemain des massacres assurent que le nombre des morts est au moins de dix mille. Dans d'autres villes des témoins assurent que des lacs de sang se figeaient dans les rues et sur les places, et la statistique ne don |