QUATRE ANS APRES



L'orphelinat arménien se trouvait dans la même ville, le quartier s'appelait Bagtcha Bachi en face du commissariat. Devant la porte principale se trouvaient deux jeunes gardiens arméniens habillés à la cosaque, poignard à la ceinture.

Madame Anahide, lors de notre arrivée tenait ma main dans la sienne, nous sommes entrés. Dans la cour derrière la porte se trouvait un monsieur assis devant une petite table recevant les nouveaux venus. Ce monsieur était le directeur; il s'appelait Haroutioun. Avant les massacres il était le chef de la chorale à l'église arménienne.

—  Comment t'appelles-tu ? me demanda-t-il.

—  Mon prénom est Khoren.

—  Ton nom de famille ?

—  Je ne sais pas.

—  Le nom de ton père ?

—  Haroutioun.

—  Alors dorénavant nous t'appellerons Haroutiounian Khoren. Lorsque l'on t'appellera sache que c'est toi.

—  Quel âge as-tu ?

—  Je ne sais pas mon âge.

II a bien regardé ma taille, ma corpulence, et puis a dit :

« Tu as neuf ans, n'oublie pas. N'oublie rien, ni ton nom, ni ton âge. »

Madame Anahide était toujours là, elle n'avait pas lâché ma main, je ne sais pas pourquoi.

Dans cet orphelinat il y avait des gens de tous les âges. Il y avait des missionnaires venus d'Europe. Ces missionnaires récupéraient tous les arméniens et les regroupaient dans cet orphelinat.

Avec Madame Anahide nous avons commencé à visiter l'orphelinat. Il y avait des gens dans la cour, ils questionnaient les nouveaux arrivés, et, en profitaient pour rechercher les leurs.

De cette façon une jeune fille m'a demandé mon nom et mon pays, elle s'appelait Dikranouhi.

Je lui ai répondu que j'étais d'Arouzga, un village tout près de Baïbourt et que mon prénom était Khoren. Elle me répondit qu'elle aussi était de Baïbourt et m'a annoncé qu'elle avait retrouvé une jeune fille du même village que moi.

Elle a demandé à Madame Anahide de rester ici ou du moins de ne pas s'éloigner. Nous avons continué notre visite et sommes entrés doucement dans une salle où se trouvaient des petites filles. La dame m'a présenté à une petite fille de mon pays. Je lui ai demandé son nom mais elle ne m'a pas répondu. Madame Anahide posa elle aussi des questions, mais la petite fille jouait toujours avec sa poupée et ne voulait pas répondre.

Soudain elle se décida et demanda :

—  Comment t'appelles-tu ?

—  Je m'appelle Khoren.

—  Le nom de ton père ?

—  Haroutioun.

—  ...et de ta mère ?

—  Takouhi.

Soudain ses yeux se sont agrandis et elle me demanda :

—  Avais-tu des frères ?

—  Oui.

—  Comment s'appelle ton frère aîné ?

—  Michel.

Ce fut sa dernière question. Soudain elle cria : « Tu es mon frère ! »

Nous nous sommes serrés dans nos bras, et avons pleuré, nous n'avions plus rien à nous dire.

Madame Anahide pleurait elle aussi, mais de joie ; elle nous embrassa très très fort et a recommandé à ma sœur Makrouhi de me surveiller et de ne jamais me laisser seul, puis elle est retournée chez les turcs.

Ce fut une journée inoubliable, une journée de joie et aussi de tristesse. Quatre ans après nous nous retrouvions, personne ne peut comprendre notre bonheur. Quelle chance de retrouver ma petite sœur chérie, sans même la rechercher !

Pour ma sœur j'étais mort depuis longtemps. Quant à moi, je m'imaginais que ma mère, ma sœur et mon petit frère avaient été jetés dans l'Euphrate, et qu'à ce jour ils étaient tous noyés.

Ma sœur me raconta que grâce à l'intelligence de ma mère ils échappèrent à la noyade. Ma sœur ne me quittait pas, nous ne nous quittions pas un instant et nous dormions même côte à côte. Tous les soirs dans notre lit elle me racontait et me rappelait ce qu'était notre famille. Moi je racontais mes souvenirs, elle pleurait, moi aussi. Lorsque nous étions trop fatigués nous nous tournions le dos et nous dormions.

Durant plusieurs mois nous continuâmes cette vie. Il m'arrivait de mettre en doute ma qualité de frère, et je pensais que tous les malheurs vécus et la séparation suivante ne me permettraient pas autant de bonheur.

La dame turque essayait de me reprendre et de me ramener chez les turcs. Je serais bien retournée avec elle, mais maintenant j'avais ma sœur, je n'étais plus seul. J'avais mon amour pour elle, mon attachement, enfin tout ce qui pouvait me retenir après ces années de solitude.

Mon affection était de plus en plus conséquente de jour en jour et j'ai décidé de ne plus jamais la quitter.

Depuis ce jour jusqu'à aujourd'hui nous ne nous sommes pas quittés.

A l'orphelinat il y avait aussi quelques petits garçons et une petite fille de Baïbourt et des villages environnants.

Malgré que le gouvernement turc ait déclaré la liberté totale des arméniens, il y avait encore des turcs qui, la nuit, essayaient d'enlever des femmes et des filles. Le directeur Monsieur Haroutiounian restait vigilant, il avait même choisi une dizaine d'hommes pour assurer la surveillance.

Tous ces hommes étaient de Chabine-Karahissar, ils voulaient continuer la résistance commencée par leurs pères. Ils étaient fiers d'avoir été élus comme surveillants.

Plus tard je me suis fait des amis parmi eux. Ils étaient tous des braves. Il y avait le brave des braves qui s'appelait Karékin Gulissérian, âgé d'une quinzaine d'années. Actuellement il vit à Paris, exactement à Asnières, je reparlerai de lui plus loin dans mon récit.

Donc à Kaïseri il y avait un orphelinat mais comment et par qui étions-nous nourris ?

Les survivants de l'époque, malgré leurs faibles moyens arrivaient à nous nourrir une fois par jour. Les riches frères Mélconian d'Egypte (originaires de Kaïseri) réussirent à prendre à leur charge la responsabilité totale de l'orphelinat. Nous étions sauvés du moins momentanément. Parmi ces survivants il y avait deux personnages dignes de notre profond respect à tous : Monsieur Hampartsoumian, bel homme grand et robuste et puis le docteur Kaltakdjian, petit, gros mais très intelligent.

Grâce à leur surveillance l'orphelinat s'améliorait petit à petit.

Un missionnaire ayant sauvé une jeune dame et ses deux enfants, les a amenés à l'orphelinat.

Ce jour-là le docteur Kaltakdjian était présent, c'est lui-même qui a reçu le missionnaire, ils se sont mis à parler en français.

Après le départ du missionnaire, la jeune dame s'est mise à genoux et a supplié le docteur de la séparer de son mari. Pendant le massacre, elle avait été choisie par un turc comme épouse, de ce fait elle était devenue la quatrième épouse de cet homme et avait eu deux enfants. Le turc avait suivi le missionnaire et attendait dehors d'être reçu.

Le docteur l'a fait entrer dans la cour. Nous étions tous là et avons vu ce tyran, il avait une barbe à la Ho-Chi-Minh. Il demanda au docteur de lui rendre sa femme et ses enfants.

Mais le docteur au lieu de lui répondre, l'a attrapé par la hache de sa ceinture et l'a secouée bien fort.

—   Dis-moi Osmanli-Oghlu, as-tu tué autant d'arméniens que ta hache pèse lourd ?

—  Efendi, je vous donne ma parole, je n'ai tué personne.

— Dis-moi la vérité, ou j'arrache ta hache, je sais que tu as tué, alors combien ? »

II tremblait de peur notre turc. Sa femme s'approchant de lui, dit :

« Si ! tu as menti, tu as tué toute ma famille pour m'avoir, assassin, assassin ! »

Sur les cris de cette dame, le docteur très en colère a arraché la hache de ce sauvage, lui a donné une bonne gifle en pleine figure, puis l'a laissé partir.

Cependant l'assassin se trouvait maintenant face à face avec les jeunes arméniens, tous des survivants des massacres. Ils voulurent le lyncher mais le docteur intervint et il put partir sain et sauf.

Un jour nous avons eu une grande surprise : la visite d'un prêtre arménien, un membre des mékhitaristes de Vienne. Nous avons reçu sa bénédiction, avons embrassé la Sainte-Croix. Depuis des années nous n'avions plus de prêtres et surtout nous n'avions pas embrassé la Sainte-Croix. Ce fut un grand événement pour nous.

Depuis quelques jours les bonnes nouvelles se succédaient à Kaïseri, un pasteur arménien était arrivé, le temple protestant était réouvert (il avait été fermé depuis quatre ans). Toute la population arménienne sans distinction de religion attendait ce grand jour.

Je ne connaissais pas la signification exacte du mot protestantisme. Le jour de la réouverture du temple, la petite cloche a sonné toute la matinée. Le temple était plein de monde. Les larmes et la joie inondaient le cœur de toute la population, sous la direction de leur pasteur elle chantait des cantiques.

Il est inimaginable et impossible de décrire cette foule d'arméniens, tous autant attachés à leur Christ. Tous étaient heureux.

Le petit temple ne ressemblait pas à mon église, celle de mon village. Le public priait en langue turque, moi, j'ai répété le Pater Noster en arménien, c'est m'a sœur qui me l'avait appris. C'était la prière favorite de mes parents.

Après la réouverture du temple protestant ce fut le tour de l'église arménienne catholique. Je voulais absolument être présent, car, il y avait à peine un an s'y trouvait encore l'orphelinat turc où j'étais pensionnaire et j'avais alors connu l'église complètement dévastée, à la merci des turcs.

Dans la grande cour, les croyants attendaient patiemment. Dès que les cloches sonnèrent, la plupart des gens s'agenouillèrent et prièrent. Les cloches sonnaient à la volée, les portes s'ouvrirent ; vraiment pour comprendre cette scène il faudrait y être présent à ce moment là et la vivre. Quelle joie ! quel enthousiasme ! Tout le monde avançait à genoux vers l'intérieur de l'église ; pas un seul ne gagnait l'autel debout.

Nous avons participé à une messe splendide. Je me rappelais l'église de notre village, j'étais heureux, et, très content.

Avant l'exode mon père désirait que je devienne enfant de chœur de notre église. J'allais souvent les après-midi, avec mon cousin, à l'église.

Pauvre Papa tu n'as pu réaliser ton désir ! Les sauvages turcs n'ont pas voulu, mais je n'avais pas oublié ton souhait. Je suis devenu l'enfant de chœur des prêtres arméniens mékhitaristes en Italie.

A la fin de la Sainte-Messe, si impressionnante, je me suis joint à d'autres camarades et nous sommes entrés dans notre ancien orphelinat.

Il restait la réouverture de la troisième église, celle de Saint-Loussavoritch, église arménienne-Grégorienne.

Un autre prêtre arménien (grégorien) était arrivé à Kaïseri, toute la population attendait ce grand jour. Plusieurs jours avant sa réouverture, la foule attendait et occupait la grande cour. Enfin la réouverture devait avoir lieu un après-midi.

Une personne avait été désignée pour sonner les cloches de cette première cérémonie. Le public avait choisi le très aimable Monsieur Hampartsoum. Il devait avoir l'honneur de sonner les cloches et aussi de donner le signal de la réouverture de l'église.

Les heures d'attente étaient terminées, les cloches de l'église sonnaient, toute la population s'est mise à genoux, à prier, à pleurer, à embrasser les pierres, les murs, les marches et les portes du sanctuaire. Quel amour ! Quelle foi envers son église ! La joie de tous éclatait.

Pauvre peuple arménien ! Ta foi, ton amour en ton église et en ton Christ ne te sont pas venus en aide lors des massacres et cependant nous avions besoin d'aide.

Après la messe solennelle, le prêtre en tête, le public à sa suite, nous avons formé un grand cortège. Tous ensemble nous chantions des psaumes, nous avons fait le tour intérieur et extérieur de l'église. Les survivants avaient retrouvé leur église, et, maintenant ils pouvaient prier librement chez eux.

Toute la ville était en joie, même les turcs nous suivaient et avaient un grand remords de leurs actions passées. Après la réouverture des trois églises, la vie a recommencé, a repris son rythme normal, partout tout le monde souriait.

A l'orphelinat sous la direction de Monsieur Haroutioun et quelques anciens instituteurs survivants des classes ont été organisées. Nous devions apprendre à lire et à écrire en arménien.

L'économe de l'orphelinat turc, Monsieur Mihran de Guémérék fut désigné comme censeur, sa femme Madame Anahide comme économe.

Comme premier instituteur arménien j'eus Monsieur Méroujian, c'est lui qui m'apprit mon premier chant arménien, l'un des premiers de notre peuple, celui du célèbre poète Avédis Issahakian (Archalouisse-Noren-Pastsvav).

Monsieur Haroutoun nous quitta, il prit en main la direction et l'organisation de l'église grégorienne ; Monsieur Onnig lui succéda à la tête de l'orphelinat. Ce nouveau directeur était natif de Tallasse.

A chaque occasion Madame Anahide me parlait de l'orphelinat turc, et me raconta comment ils avaient su que j'étais un arménien. Encore une fois elle me recommanda d'aimer toujours ma sœur et de ne jamais la quitter. C'était une femme extraordinaire, très gentille et très courageuse.

Par le nouveau directeur, je fus désigné comme huissier, c'est moi qui devais recevoir et diriger les visiteurs.

Un jour le directeur Monsieur Onnig me fit savoir que lui et sa mère voulaient rencontrer Madame Anahide, et désiraient que je les accompagne. Lorsque nous fûmes arrivés chez Madame Anahide je compris la raison de ma présence à leurs côtés. Madame Anahide avait une sœur, célibataire, Monsieur Onnig voulait demander sa main en vue d'un mariage.

C'est la première fois que j'allais assister à un heureux événement, je suivis avec attention tout ce qu'ils se disaient et comment allait se passer la promesse de mariage.

Monsieur Onnig et sa mère après avoir obtenu le consentement de Madame Anahide et de son mari ont écouté la réponse de la jeune fille.

Elle accepta avec un simple oui.

Peu après le oui elle apporta un verre d'eau sur une assiette à son futur mari.

Monsieur Onnig après avoir bu une gorgée d'eau, ses yeux fixés sur elle, remit le verre sur l'assiette en la remerciant très poliment.

A son tour elle fit une gentille révérence. La future belle-mère a sorti de son sac la bague de fiançailles, son fils Monsieur Onnig, avec une délicatesse extrême a passé la bague au doigt de la main droite, et puis il a embrassé tendrement la main de sa fiancée.

Ainsi ils étaient officiellement fiancés.

Compte tenu des circonstances de l'époque ils ne pouvaient pas faire une grande cérémonie. Plus tard j'assistai à leur mariage, ce fut très réussi.

Malheureusement, rien n'est certain en Turquie. Deux ans après son mariage, Monsieur Onnig fut arrêté et pendu sur la place publique. Pour quelle raison ?...

Peu à peu la vie reprenait à Kaïseri. Les arméniens de cette ville sont très commerçants, on peut les comparer aux auvergnats de France (d'ailleurs d'après l'histoire, il y aurait beaucoup d'auvergnats d'origine arménienne). Ils ont beaucoup d'initiative. Pour donner un exemple à mon lecteur, Monsieur Guilbenkian (5 %), roi du pétrole, est originaire de Kaïseri comme tant d'autres commerçants et industriels.

Nous les orphelins, nous étions contents aussi, nous mangions un peu mieux, nos études avançaient, nous avons même eu un hôpital sous la direction du Docteur Kaltakdjian.

(...)

Vers le mois de septembre 1919 deux respectables personnalités arméniennes sont arrivées à Kaïseri : un monsieur et une demoiselle. Leur mission était de choisir parmi les plus jeunes deux cents garçons et cinquante filles et les emmener à Izmir (territoire grec à l'époque), ce n'était pas une affaire facile à résoudre pour eux.

Le monsieur s'appelait Chabouh, il était jeune, grand, sportif, habillé en costume colonial français. La demoiselle s'appelait Yerganian native d'Izmir, une trentaine d'années, mince et très intelligente. Ils se parlaient en français, parfois aussi en anglais.

Mademoiselle Yerganian ouvrit un orphelinat pour ses cinquante filles, parmi celles-ci ma sœur. Toutes ces filles avaient un uniforme avec un brassard (croix rouge). Monsieur Chabouh, lui, avait choisi deux cents garçons dont je faisais également partie. Nous attendions tous le jour du départ vers Izmir. Monsieur Chabouh et Mademoiselle Yerganian avaient réussi, grâce à Monsieur Hampartsoum et au Docteur Kaltakdjian, à louer une vingtaine de chariots avec des chevaux.

Finalement le jour de notre départ est arrivé ; les garçons d'un côté, les filles d'un autre nous nous sommes installés dans les chariots. Tous les arméniens de la ville étaient présents ainsi que Monsieur Hampartsoum, le Docteur Kaltakdjian et les représentants des trois églises. Les gendarmes turcs s'occupaient de la surveillance. Tout était prêt pour notre départ. Monsieur Hampartsoum au nom de tous nous a souhaité un bon voyage, et les chariots ont pris le chemin vers Izmir.

C'est ainsi que j'ai quitté Kaïseri, ma sœur à mes côtés, je partais vers la liberté, vers une vie meilleure.

Mademoiselle Yerganian n'était pas bavarde, mais nous la regardions dans les yeux et savions ce qu'elle pensait. Elle était aimable, et, très gentille avec tout le monde. (Plus tard, à Izmir, j'ai eu Mademoiselle Yerganian comme professeur d'anglais).

Par contre Monsieur Chabouh était très sévère avec tout le monde. Il avait raison de l'être. La responsabilité de deux cent cinquante enfants sans compter les cochers était une tâche très difficile et très délicate, la vigilance était nécessaire.

Sur la route, Monsieur Chabouh était habillé comme un véritable cow-boy, il avait également deux révolvers à la ceinture sans parler de son chapeau colonial, du fouet qu'il tenait dans sa main. Rien ne lui échappait.

Nous voyagions des journées entières. Les cochers turcs en avaient assez, ils avaient même menacé de nous abandonner.

Avant notre arrivée à Ere-Eli où nous devions prendre le chemin de fer vers Izmir, Monsieur Chabouh eut une vive explication avec nos cochers. Trois de ces cochers avaient essayé pendant la nuit précédente d'entrer chez les filles. L'alerte avait été donnée immédiatement, Monsieur Chabouh les avait pris sur le fait, en pleine nuit, nous avons assisté à une démonstration à la turque.

En présence de tous, Monsieur Chabouh a fait déchausser les trois turcs, les a fait coucher sur le sol, et leur a fait donner par un autre turc vingt coups de fouet à chacun, sous leurs pieds nus. En turc on appelle cela « Falakha ».

Après cette punition les turcs marchèrent droit. Ils nous emmenèrent jusqu'à Ere-Eli et là nous nous sommes séparés d'eux.

Nous étions tous pressés de voir et de monter dans le train. Personne ne l'avait encore vu sauf Monsieur Chabouh et Mademoiselle Yerganian. Personnellement je voulais savoir comment il marchait. J'ai vu les wagons et la locomotive sur les rails, j'ai demandé des explications à un employé turc mais il n'en savait pas plus long que moi.

Nous sommes montés dans les wagons; il n'y avait ni sièges ni fenêtres. Les garçons et les filles étaient séparés. La locomotive s'est mise en marche, nous étions enfin en route vers la liberté, nous ne devions plus avoir peur de la mort.

Le chemin de fer n'avançait pas vite. Monsieur Chabouh nous faisait descendre à chaque arrêt pour satisfaire nos petits besoins. Lors d'un arrêt nous sommes descendus comme de coutume, et pensant que tout le monde était remonté dans les wagons, le train a démarré, mais hélas, une jeune fille qui s'était très éloignée au milieu d'un champ ne put remonter dans son wagon. Monsieur Chabouh était furieux, la jeune fille était toute seule au milieu des turcs. Sans aucune hésitation Karékin a sauté du train en marche; il alla chercher la petite, et ils prirent le train suivant. Ils nous ont rejoints sains et saufs un peu plus tard.

En fin de compte nous sommes arrivés à Afion-Karahissar, pays natal de Monsieur Chabouh. C'était la première fois de ma vie que je voyais des soldats français. Ils étaient très nombreux, il y avait même des soldats noirs. Nous avons eu un accueil particulièrement humain et très touchant.

A tous ils ont donné différentes choses à manger, spécialement du pilaf, que nous avons mangé avec nos doigts.

Quel dommage ! à part Monsieur Chabouh et Mademoiselle Yerganian personne ne connaissait le français. Mais le hasard a voulu qu'un jour j'arrive en France — pays de la liberté humaine —, que j'apprenne le français et apprécie les sentiments de ses habitants.

Après notre escale à Afion-Karahissar nous sommes partis en direction d'Izmir. La gare était noire de monde venu pour nous accueillir. Les arméniens et les grecs nous ont reçus les yeux emplis de larmes. Personne ne parlait mais tout le monde voulait nous aider. Un groupe de jeunes gens et des boys-scouts nous emmenèrent directement à l'hôpital arménien construit par les frères Sbartalian.

Avant de passer la visite médicale, Monsieur Balabanian nous a fait passer aux bains turcs, ensuite à la salle à manger — nous avions tous très faim.

Depuis des années nous n'avions pas mangé de la cuisine familiale arménienne, nous en avions oublié le goût. Ce repas fut un grand plaisir.

Après le dîner les cinquante jeunes filles furent conduites au collège et les garçons à l'orphelinat Central-National.

Parmi tous ces arméniens qui nous ont accueillis je ne voudrais pas oublier Monsieur Messerian Diran, un homme infiniment sensible et patriote. Dès le premier jour de notre arrivée à Izmir il eut avec nous une amitié vraiment fraternelle, particulièrement avec moi. Je le considérais comme mon frère aîné et je l'aimais beaucoup.

Monsieur Chabouh et Mademoiselle Yerganian avaient bien rempli leur mission. Ils nous quittèrent. Je n'ai plus jamais revu Monsieur Chabouh.

En 1942 à Paris, j'ai rencontré un monsieur de Mouch. Il me fit part d'une triste nouvelle au sujet de Monsieur Chabouh : en 1922, au mois de septembre lorsque les turcs ont réoccupé Izmir, Monsieur Chabouh avait été arrêté. Après avoir subi d'horribles tortures il mourut en prison.

Monsieur Chabouh, où que vous soyez à l'heure présente, en tant que porte-parole de deux cent cinquante enfants que vous avez sauvés de la mort, je m'incline de tout mon cœur avec infiniment de respect sur votre tombe inconnue, et je vous dis du plus profond de mon être un grand merci.

*
**

Comme directrice nous avions une Américaine, elle s'appelait Miss Wanety. Très aimable et gentille avec tout le monde. A l'orphelinat il n'y avait pas de classes pour nos études. Nous étions obligés d'après nos capacités d'aller comme externes dans les différentes écoles de la ville. Avec de nombreux camarades je fus désigné pour aller dans le lycée Mesrobian.

Dans les écoles arméniennes les degrés des classes au lieu de descendre en numérotation, montent au contraire ; ainsi 1ère, 2de, 3e, etc.

Sur la façade du collège Mesrobian une inscription en gros caractères nous disait :

LE COMMENCEMENT DE LA SAGESSE EST,

LA PEUR DE DIEU.

ENSEIGNEMENT GRATUIT.

COURAGE ET REUSSITE.

Les bienfaiteurs de l'orphelinat étaient Messieurs Aznavourian, Sivrihissarian, Messarian, Balabanian et d'autres dont je ne me souviens pas du nom.

Tous étaient des industriels ou des commerçants, de braves gens, dévoués à la cause nationale arménienne. II y avait aussi des bénévoles.

Depuis mon départ du village natal, c'était la première fois que je pourrais fêter la nouvelle année. On était en 1920.

Parmi les gens bénévoles. Madame Ananian, sa fille et deux jeunes messieurs ont préparé l'arbre de Noël. Nous étions en tout avec les anciens orphelins environ trois cents. Nous avons tous eu un cadeau.

Dans ma classe je faisais partie des bons élèves sages et studieux. J'avais comme instituteurs Messieurs Hovanness Derbédérian, Zhar Zakarian, Méguérditch Mezbourian, Yérémian Karnik et d'autres. Comme institutrice j'avais la plus gentille de toutes. Mademoiselle Yerganian ; elle m'enseignait l'anglais.

Le directeur général était Monsieur Antranik Garabedian, assassiné par les turcs à Izmir en septembre 1922. Hormis les matières courantes nous apprenions obligatoirement l'arménien, le français, l'anglais et le grec.

En 1921, la directrice américaine fut remplacée par Monsieur Onnig Tateossian. C'était un instituteur très méthodique mais mon cœur ne me permet pas de parler de lui comme d'un brave homme, bien qu'il m'ait aimé au titre d'élève studieux.

Plus avant dans mon récit j'expliquerai à mon lecteur les raisons de mes réticences à son égard.

On dit que la chance ne sourit jamais aux orphelins. C'est vrai !

L'année 1922 fut pour les grecs et les arméniens une année de misère et de désolation.

La guerre gréco-turque en Asie Mineure tournait très mal pour les grecs. L'armée grecque avait perdu la guerre et les turcs ne rencontrant plus aucune résistance avançaient rapidement vers Izmir.

Toute la population chrétienne morte de peur quittait la ville en hâte. Déjà les civils turcs avaient mis le feu à différents quartiers de la ville, et particulièrement au quartier le plus chic d'Izmir (Cordon-Boyu) au bord de la mer. Donc avant que les soldats turcs pénètrent dans la ville, les civils étaient déjà en action.

Les tueries, pillages, viols de femmes et de jeunes filles, commencèrent. Aucune pitié pour les enfants ni pour les vieillards. Comme à leur habitude, rien ne leur échappait, malgré la présence des européens. Toujours les mêmes barbares, les mêmes sanguinaires.

Aucun européen présent à cette tuerie ne pourra dire le contraire. Il aura pu voir sous ses yeux le turc à l'œuvre.

A Izmir en 1922, au mois de septembre, une fois encore, les turcs nous montrèrent ce dont ils étaient capables. Comme massacreurs je leur donne la note de 20/20 avec une croix... Mais Messieurs les turcs, sachez-le bien, vous n'avez aucune excuse aux yeux de l'humanité, à cause de votre ignorance, un jour où l'autre vous pourriez bien payer très cher votre aptitude à massacrer...

En ce qui me concerne la souffrance corporelle était pour moi bien connue. Durant ces jours dangereux, mon bras enfla et me fît très mal.

Le médecin de l'orphelinat, le Docteur Vartanian, manquant de radio ne comprenait pas la raison du mal ni d'où il venait.

Le Docteur Vartanian était un jeune médecin diplômé de Paris, très aimé de la population chrétienne de la ville. Il fut égorgé comme un mouton par les turcs devant sa porte.

Comme infirmière nous avions Sœur Manouchak Kazandjian (d'Amassia), elle était baptisée Sœur grégorienne ainsi que deux autres sœurs le furent par le Patriarche Haroutioun de Jérusalem.

Elle s'occupait de ses malades avec dévouement, elle était une maman pour nous tous, nous l'aimions bien.

La ville brûlait toujours. Le feu s'approchait de l'orphelinat. Nous n'avions aucun moyen de nous défendre.

Le Directeur Monsieur O. Tatéossian partit à l'église Saint-Stéfano (Sourp-Stépannos) voir l'archevêque Ghévont-Tourian afin de trouver une solution quant à nous. Nous ne l'avons plus jamais revu.

A part le surveillant, Monsieur Avedis-Parséghian, d'Erzingan, et l'infirmière, nous n'avions personne comme supérieur. Tous les enfants, dans l'angoisse et la peur attendaient un secours de l'extérieur.

De plus, depuis l'occupation de la ville nombre de personnes s'étaient réfugiées à l'orphelinat. Aucune amélioration n'était à envisager pour eux comme pour nous. Le feu entourait déjà notre asile, le danger était là tout proche, nous pourrions mourir brûlés vifs, Monsieur Tatéossian nous avait abandonnés.

Monsieur A. Parséghian avec l'aide des garçons plus âgés organisa notre défense intérieure. Pour redemander du secours il envoya trois élèves à l'église. Ils se nommaient Haigazoun-Haladjian (Guémérék), Hovhannes-Soghiguian (Mouch), Ardachess-Guiritlian (Kaïseri). Ces pauvres garçons furent arrêtés dans la rue par les turcs, ils reçurent une correction, furent déshabillés de la tête aux pieds, enfin ils purent s'échapper et regagner entièrement nus l'orphelinat.

Après l'échec de nos trois camarades, Monsieur Parséghian nous fit une dernière proposition.

Il proposait qu'un garçon escalade les toits en pleine nuit afin d'aller chercher chez Monsieur Antranig-Garabédian du secours et demander sa protection. A l'orphelinat il ne manquait pas de garçons courageux mais qui pouvait escalader ainsi les toits ? Tous ensemble nous avons scandé le nom d'un élève surnommé " le singe " — son prénom était Mguérditch, c'était un vrai diable, très agile, très brave, digne de son surnom.

Monsieur Garabédian demeurait assez loin de chez nous, mais notre " singe " fier de sa mission accepta, en pleine nuit il escalada le mur du jardin, puis le toit et disparut.

Nous avons tous prié pour sa réussite.

Non seulement notre brave " singe " avait trouvé Monsieur Garabédian mais, par la même occasion, et malgré le danger il avait été chercher Monsieur M. Krouzian (de Van, plus tard il fut prêtre) pour lui demander également son aide.

Très fier d'avoir si bien rempli sa mission, notre " singe " accepta avec joie le baiser fraternel de tous.

Monsieur Garabédian, homme respectable et très courageux forma immédiatement un comité dirigeant. II était venu avec sa femme et ses deux enfants.

Ayant la nationalité anglaise, comme directeur en cas de danger, il devait parler en anglais avec comme interprète Monsieur Krouzian.

Au matin vers dix heures, à la porte principale de l'orphelinat se présentèrent deux prêtres français. Ils étaient venus en fiacre chercher Madame Tatéossian et leur fille. Par la même occasion ils nous affirmèrent que nous n'avions plus rien à craindre du feu, mais qu'il était préférable que nous ne sortions pas dans les rues.

Monsieur Tatéossian avait oublié un petit paquet sur la table, c'est moi qui fus chargé d'aller le chercher, il était dans la bibliothèque. Je l'ai remis aux deux prêtres.

*
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Monsieur Tatéossian était le directeur de l'orphelinat, il avait entière responsabilité de ses orphelins, son devoir était de rester auprès de nous. Mais non, il préféra nous abandonner et sauver uniquement sa famille proche.

Non seulement il eut la chance de sauver sa peau et celle des siens, mais hypocrite qu'il était, il se fit nommer plus tard directeur de l'orphelinat de Jérusalem.

La Nation arménienne lui avait confié la garde de trois cents enfants, mais il a trahi sa mission et sa parole, à cause de lui Monsieur A. Garabédian, Monsieur A. Parséghian, son propre frère Noubar et d'autres employés de l'orphelinat son morts, lâchement abandonnés.

...Vous n'aviez aucune raison pour vous enfuir Monsieur Tatéossian. Les survivants de l'orphelinat sont là pour en témoigner... Il faut être très méfiant avec les turcs, même en temps de paix.

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Une nuit les portes de l'orphelinat furent forcées, mais sans résultat. Ils voulaient absolument entrer à l'intérieur. Nous étions tous debout, blêmes de peur. Les tout-petits pleuraient, nous ne savions que faire.

Les turcs continuaient à ébranler les portes, en particulier une petite porte qui se trouvait près du dortoir de la maternelle où une cinquantaine d'enfants en bas âge dormaient.

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A cet endroit de mon récit je désire vous parler de notre ami courageux et sans peur Karékin :

Au moment où les turcs essayaient de forcer la petite porte, lui, tout seul, avec des bûches de bois provenant de la cave il renforçait la porte. Grâce à lui les turcs n'ont pu entrer.

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Monsieur Parseghian, d'une fenêtre de la maison et dans un langage très littéraire a prié les turcs de nous laisser tranquilles car nous étions tous des petits orphelins et nos bienfaiteurs étaient Américains.

Nos bienfaiteurs étaient peut-être américains, mais aucun des turcs n'a répondu. Il n'y a rien à faire avec les barbares !

N'ayant pas réussi à forcer la petite porte ils se sont vengés sur une fenêtre, en cassant les barres de fer qui la protégeaient, ils ont pu entrer dans l'établissement.

Monsieur Garabédian nous a alors tous réunis dans la grande salle tandis que les turcs visitaient les dortoirs. Lorsqu'ils arrivèrent dans la grande salle nous les comptâmes : ils étaient sept, bien armés, tous des Bachebozouks.

Karékin nous a donné le signal de crier :

« Vive le Sultan ! » (en turc : Padechahem - Tchoc -Yacha).

Mais un des turcs nous a dit qu'il n'y avait plus de Sultan et qu'il fallait maintenant crier :

« Vive Mustapha - Kémal - Pacha ! » Nous l'avons répété plusieurs fois.

Monsieur Krouzian s'approcha d'eux et selon la coutume des politesses turques leur parla. Je ne sais ce qu'il leur a dit; toujours est-il qu'ils se dirigèrent vers le bureau du directeur, où se trouvait Monsieur Garabédian.

Nous étions toujours réunis dans la grande salle et attendions le résultat de leur conversation.

Une demi-heure après nous les vîmes ressortir, six ont quitté l'orphelinat, le septième est resté à titre de garantie. Pour arriver à ce résultat Monsieur Garabédian leur avait donné cinquante livres or turques en leur promettant de prouver avant le lendemain six heures que l'orphelinat était bien américain.

Les six turcs devaient revenir le lendemain pour s'en assurer. Dans le cas où ladite preuve ne serait pas fournie nous pouvions craindre le pire.

De nouveau notre ami " le Singe " fut envoyé en mission, et cette fois-ci elle était encore plus dangereuse. Il devait escalader les obstacles comme précédemment mais diriger ses pas vers le collège américain au centre de la ville ; juste en face du collège se trouvait celui d'Herepssimian. Il devait demander la protection de notre orphelinat. Monsieur Parseghian, après lui avoir donné ses derniers conseils de prudence lui dit :

« Mon cher Singe, Dieu soit avec toi ! Pars maintenant. »

Notre Singe a disparu sur les toits dans la nuit. Vers quatre heures du matin quelqu'un a sonné à la porte principale ; le turc en armes se précipita et l'ouvrit. En face de lui se trouvait un soldat noir américain bien armé lui aussi et l'air très résolu.

Monsieur Garabédian et le soldat américain ont échangé quelques mots en anglais et soudain le noir a empoigné le turc, l'a bousculé et l'a jeté dehors.

Nous étions encore une fois sauvés, notre Singe avait réussi sa mission. Mais lorsque le pauvre arriva au collège américain, au moment où il sonnait à la porte, une balle tirée par un turc lui brisa la cheville. Quand la porte fut ouverte on le reconnut à son uniforme, on le fit entrer, là il expliqua le but de sa visite et il fut soigné.

Maintenant nous avions la protection officielle des américains. Ceux-ci décidèrent de nous transférer au bord de la mer, où malgré le feu le danger était moins grand pour nous, de plus en cas d'évacuation par mer, ce serait plus facile.

Sous la protection des américains drapeau en tête nous avons traversé la ville. Izmir, une si jolie ville peu avant le départ de l'armée grecque n'était plus que ruines, le feu était partout, des cadavres jonchaient les rues, les Bachebozouks tous armés et dans tous les coins. C'était l'enfer sur terre.

Chaque soldat turc était libre de faire ce que bon lui semblait. De préférence il pillait les maisons, jetait par les fenêtres la vaisselle et d'autres objets. Une véritable armée de sauvages.

Lorsque nous fûmes arrivés au bord de la mer les américains nous laissèrent mais nous promirent de faire le nécessaire pour nous évacuer dès que possible par mer vers Constantinople.

Toute la population chrétienne de la ville s'était réunie là depuis plusieurs jours. Devant nous la mer où flottaient de nombreux cadavres, derrière nous le feu qui détruisait toutes ces maisons qui avaient été si jolies. Les turcs ne s'occupaient même pas de combattre le feu.

Sur mer il y avait beaucoup de bateaux, de toutes nations, parmi eux nous pouvions voir également des bateaux de guerre.

Sans cesse la population criait vers les bateaux : « Au secours ! » (en italien : aïuto) mais hélas nous n'étions pas entendus. Ils nous surveillaient simplement. La nuit ils nous éclairaient avec leurs phares.

Les orphelines furent les premières évacuées sur un bateau italien vers la Grèce. Parmi elles ma sœur. La Sœur Kazandjian s'occupait particulièrement des enfants en bas âge, sa mission était très difficile et délicate. Les petits avaient besoin d'une surveillance continuelle : la faim, la soif pour un petit sont très pénibles surtout lorsqu'on ne voit pas la raison de cela. (J'étais passé par là, j'en connaissais quelque chose !)

*
**

J'aimerais dire quelques mots concernant Sœur (Mère) Manouchag-Kazandjian :

...Chère Sœur, je sais que tu as quitté ce monde d'injustices. Toute ta vie tu as travaillé uniquement pour soulager, aider les pauvres et les malades. A l'orphelinat tu étais pour nous une vraie mère. Nous les survivants nous gardons en nos cœurs ton inoubliable souvenir à jamais.

Que le Bon Dieu te récompense comme tu le mérite. Je sais que la plus haute distinction te fut offerte en hommage par la population arménienne, car grâce à toi, à ton courage, les cinquante petits garçons de trois à six ans ont été sauvés de la faim et de la mort.

En leur nom un grand merci !...

*
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Toute ma vie je me souviendrai de ce vendredi. Nous avions faim et soif, la chaleur nous faisait beaucoup souffrir. De temps en temps quelques garçons courageux se jetaient à la mer et nageaient en direction des bateaux, mais ils devaient revenir car les marins avaient ordre de ne recevoir personne à bord.

Ce même vendredi à deux heures de l'après-midi nous avons eu la visite de quelques turcs avec en tête le directeur du collège turc.

Ce monstre que nous connaissions jusqu'à ce jour comme un ami a fait arrêter Messieurs A. Garabédian, Krouzian, Parseghian, Noubar, le cordonnier, le veilleur de nuit et le portier. Dix minutes plus tard il les faisait passer par les armes sauf Monsieur Krouzian grâce à une relation.

Ce directeur du collège turc prenait tous les samedis après-midi son café chez nous, avec Monsieur Garabédian et les autres. Allez faire confiance aux turcs !

Voilà ce que fut le destin de ces pauvres gens. Si Monsieur O. Tatéossian ne nous avait pas abandonnés peut-être que ces pauvres êtres ne seraient pas morts.

Vraiment ils n'ont pas eu de chance !

Deux heures après leurs arrestations, les américains ont débarqué, bien armés et résolus, ils nous ont évacués et emmenés en direction de Constantinople. Les marins ont bousculé les turcs qui nous entouraient, dans l'ordre nous sommes montés sur un bateau de guerre portant le numéro : 336.

La première occupation des américains fut de nous donner à manger et à boire, ensuite ils nous donnèrent des canadiennes pour la nuit.

Parmi les marins se trouvait un arménien de Malatia, il connaissait très peu notre langue. Un de mes camarades lui demanda :

« Pourquoi n'étais-tu pas avec les marins qui nous ont sauvés ? »

II répondit :

« Le commandant n'a pas voulu. »

—  Mais pourquoi ?

—  Il pense que je ne pourrais résister de tuer les turcs.

—  Aurais-tu vraiment tué ?

—  Et comment ! Eux ne se sont pas gênés pour exterminer toute ma famille ainsi que mes petits neveux et nièces.

(...)

*
**

Avant de quitter les eaux d'Izmir, je dois raconter les horribles cruautés des turcs envers les prêtres grecs, afin de démontrer le courage de la population chrétienne.

Ils avaient attaché les pauvres prêtres l'un à l'autre, les avaient traînés derrière un vieux cheval, leur avaient mis une pancarte avec l'inscription : « Voici vos chefs spirituels » ! Ils les traînèrent partout afin que tout le monde les vît et puisse apprécier leur sauvagerie.

Ailleurs le métropolite grec d'Izmir, que nous les orphelins connaissions très bien, était à genoux sur les pavés, les bras levés, et priait sans cesse pour qu'une aide divine vienne. Mais ses prières étaient vaines, les turcs en passant près de lui crachaient, donnaient des coups de pied, renversaient de l'eau de mer, mais lui insensible à tout cela continuait à prier.

J'étais très jeune à l'époque pour comprendre son état. L'homme pour lequel nous avions tant de respect était dans un état vraiment lamentable, je me demande comment il était possible qu'un homme de cette valeur soit martyrisé à ce point. Son visage et ses cheveux lui donnaient un air inhumain, et combien devaient être grandes ses souffrances ! Pour moi, c'est un vrai saint.

J'ignore par quels moyens les sauvages ont mis fin à ses jours.

*
**

Pour la première fois de ma vie je montais sur un bateau, malgré la souffrance continuelle de mon bras, je trouvais cela très agréable et plaisant. A notre arrivée à Constantinople nous avons débarqué à Orta-Keoy d'où nous sommes partis pour Kurelli où se trouvaient déjà plusieurs milliers d'orphelins.

La Sœur Kazandjian ne m'avait pas oublié, elle savait que j'avais toujours mon bras enflé, de ce fait elle me conduisit directement chez le médecin de l'orphelinat. Après examen celui-ci trouva mon cas très grave, immédiatement je fus conduit par une Américaine à l'hôpital (si je ne me trompe) de Tcharchi-Capou. Dans cet hôpital il y avait des radios. Un médecin arménien, le Docteur Bezdjian a radiographié mon bras.

Deux jours plus tard le même médecin me fit savoir qu'un chirurgien américain allait m'opérer, c'était le Docteur Mardine.

J'ai demandé la raison de cette opération et ce qu'avait mon bras.

Le Docteur Bezdjian me confirma sa présence à mes côtés durant l'opération et m'assura qu'il me dirait tout après.

L'opération réussit mais pendant une semaine l'odeur persistante du chloroforme m'empêcha de me nourrir. Tous les jours on me refaisait un nouveau pansement. Un jour le docteur arménien vint me le faire, il m'expliqua alors les raisons de mon mal : les deux balles du revolver d'Atam étaient restées dans mon épaule gauche. Au lieu de descendre vers mon cœur, elles étaient au contraire allées vers mon coude en provoquant un empoisonnement des os. Grâce à cette opération mon bras fut guéri mais demeura un peu faible.

Pendant que je fus soigné à l'hôpital, les alliés quittaient Constantinople et les turcs organisèrent des manifestations hostiles à la population minoritaire, surtout contre les chrétiens. Une fois encore le danger turc nous menaçait.

Avec la permission du Docteur Mardine je fus conduit à la grande église arménienne. Tous les orphelins de Constantinople se trouvaient réunis dans la grande cour de cette église, avec leurs petits bagages tels des soldats partant en campagne.

Les orphelins de la grande ville de Kharpoute (Asie Mineure) après un long voyage étaient également avec nous, ainsi le nombre d'orphelins présents ici s'élevait à plus de deux mille.

Le Comité National Arménien ayant appris que tous les alliés partaient, décida de nous évacuer vers la Grèce.

Dans un grand bateau blanc italien, tant bien que mal nous avons été transportés à Corfou.

En Grèce tout changea : nous étions complètement libres, plus de danger perpétuel des turcs, nous respirions enfin librement.

Quelle différence entre les peuples turc et grec !

Les grecs nous ont reçus les bras ouverts, avec une gentillesse incroyable. Nous les orphelins avons apprécié leurs généreux sentiments et avons fait la différence avec les turcs.

Ici, nous étions chez nous !

L'orphelinat anglais de Kadi-Keoj (les bienfaiteurs étant anglais) et toutes ses annexes se trouvaient déjà avant notre arrivée à Corfou. Il se situait à la grande forteresse de la ville. Le nombre d'orphelins avec les arméniens s'élevait maintenant à plus de trois mille. Le principal bienfaiteur était américain (Near-Est-Relief). Nous avions un directeur américain, Monsieur Nilaind, comme sous-directrice Madame Garabédian, veuve de Monsieur Garabédian tué à Izmir, le secrétaire général était Monsieur Zareh-Kalfaian, le censeur Monsieur Deolin.

Le directeur nous divisa en trois parties : une première destinée à apprendre un métier et logée dans la grande forteresse, la deuxième habitait au Palais Akhilion et la troisième composée d'enfants en bas âge, près de la mer, dans un vieux bâtiment.

Corfou est une île splendide ayant des forteresses, de nombreuses églises et écoles ; cette mer qui l'entoure est merveilleuse ; la vue que nous avions nous enchantait. Beaucoup parmi nous s'y sont installés définitivement plus tard.

L'organisation de l'orphelinat créa un atelier de cordonnier, de tailleur et autre. Nous avons eu des clubs sportifs particulièrement de football et même des artistes de théâtre sous la direction de Monsieur Nichan-Bechiktachlian et une chorale sous la direction de Monsieur Georges Garvarentz (le père de notre compositeur actuel).

Comme instituteurs nous avions les plus éminents des collèges de Constantinople ainsi que plusieurs hommes de lettres. Nous étions comblés en tout sauf peut-être en nourriture qui nous manquait un peu.

Lorsque les journées scolaires étaient terminées nous passions notre temps à nous baigner dans la mer. L'eau et la promenade étaient notre passion.

Un après-midi, comme d'habitude nous étions dans l'eau, soudain nous vîmes au loin des bateaux de guerre italiens qui commençaient à bombarder la forteresse principale de l'île. Personne ne s'attendait à cela.

Nos instituteurs nous ont ordonné, avec leurs sifflets, de sortir de l'eau le plus rapidement possible. Moi, j'étais avec un groupe d'amis assez loin du bord, nous avons fait très vite pour regagner la plage, là nous avons reçu l'ordre de rester dans l'eau jusqu'au débarquement de l'armée italienne.

Nous devions rester dans l'eau pendant des heures entières, sans bouger. Quelques jours plus tard beaucoup se sont retrouvés avec une pleurésie.

Pendant le bombardement il y eut trois morts parmi les civils et douze blessés chez les orphelins dont deux assez gravement.

Le gouvernement italien dédommagea les blessés ainsi que les familles ayant eu une perte humaine. Tout en étant très correcte avec la population, l'armée italienne n'occasionna plus de dommages, bien au contraire. Peu après elle quitta Corfou.

Un jour, nous avons eu la visite de trois prêtres catholiques qui arrivaient d'Italie, tous trois étaient arméniens. L'un d'eux était capucin, les deux autres faisaient partie de la congrégation Lévonian de Rome. Ils devaient choisir quatre-vingts orphelins afin de les emmener à Venise.

Ayant toujours de bonnes relations avec la sous-directrice Madame Garabédian, je fus l'un des premiers inscrits. La majeure partie des jeunes choisis étaient grégoriens, une quinzaine catholiques et quelques uns protestants. D'ailleurs pour ces prêtres remarquables la religion n'influençait pas leur choix; il s'agissait d'abord de sauver des enfants, ensuite venait la religion.

Quel que soit le rite qu'a choisi un arménien, il est avant tout arménien.

A notre arrivée à Venise, nous devions être accueillis par les membres de la congrégation Mkhitariste, arméniens de Venise.

Le nom "Mkhitariste" nous était inconnu à notre âge, pourtant c'est le berceau de la littérature et de la civilisation occidentale arménienne.

Le 7 mars 1923 je quittais Corfou à destination de Venise. C'est de cette façon que je quittais l'île et ses habitants en gardant dans mon cœur l'accueil et le souvenir de ces gens aimables.

Notre voyage à Venise était une surprise pour nous tous, car nous ne pensions plus partir de Corfou.

A Venise nous avons eu un accueil formidable par les pères Mkhitaristes. Nous sommes allés au collège Mourat-Rafaël où l'orchestre formé d'élèves joua la marche arménienne Pamp-Vorodan et d'autres chants patriotiques.

Après avoir fait notre toilette, nous sommes passés à table, et là nous avons mangé très copieusement.

Le Père supérieur nous souhaita la bienvenue et dans un discours très émouvant nous engagea à être studieux, gentils, obéïssants et dignes de nos pères. Les coutumes arméniennes nous manquaient depuis tant d'années, les tables aussi garnies, cette réception si paternelle, tout cela nous empêchait de manger. Nous étions redevenus des arméniens comme l'auraient souhaité nos parents. Nous n'avions plus faim mais par contre nous étions heureux.

Nous avons été obligés de nous séparer et de quitter cette ambiance familiale et sommes partis à Fieso-d'Artico. C'est là que nous devions vivre provisoirement.

Là encore nous avons trouvé des tables bien garnies et le même accueil touchant. Le Révérend P. Khanbékian notre nouveau directeur nous souhaita bonne nuit et bon repos et nous nous dirigeâmes avec deux jeunes prêtres vers les dortoirs. Nous avions chacun un lit bien propre, nous avons écouté la prière du soir récitée par un prêtre et nous avons dormi.

Il y a quelques mois encore nous étions à la merci des turcs. Aujourd'hui non seulement nous sommes libres mais nous sommes chez nous, chez nos pères.

Après avoir passé une bonne nuit, le lendemain sous la surveillance du Révérend P. Khambékian nous avons été classés pour nos études à venir, suivant les capacités de chacun. Dès ce jour nous fûmes des élèves Mkhitaristes.

La direction de l'école se composait de la façon suivante :

Révérend P. Khanbékian : Directeur

Révérend P. Sarkissian : Censeur

Révérend P. Daniel : Père Supérieur

Révérend P. S. Eramian : Econome

et deux instituteurs italiens venant de l'extérieur.

Il y a plus de deux siècles la Congrégation Mkhitariste arménienne eut son couvent à Venise sur l'île Saint-Lazare, fondé et construit par le Révérend Père Mkhitar.

A l'heure actuelle l'île Saint-Lazare est devenue l'Académie Arménienne. Nous avons souvent l'occasion de reconnaître parmi ses prêtres de grands écrivains, poètes, savants, philosophes, etc. Tous ces hommes malgré leur apparence simple sont admirés et respectés. Nous sommes fiers d'eux.

En 1924 notre école fut transférée à Milan où nos prêtres avaient un splendide collège, avec de grandes classes, une grande salle de cinéma et de théâtre. Un magnifique jardin fleuri de toutes sortes de fleurs nous enchantait et il y avait également un terrain de sport et de récréation.

C'est à cette école que j'appris l'arménien et son histoire, je lui dois beaucoup.

Le directeur de notre collège fut remplacé par le Révérend Père Hagoposs-Posbéékian. C'était un prêtre physiquement tout petit mais très gentil, un vrai papa-gâteau. Il aimait beaucoup le scoutisme et malgré l'interdiction de Mussolini nous pouvions en faire librement et ce, avec la sympathie de la population italienne.

Notre nouveau censeur le Révérend Père Vahan-Hovanessian (poète) était un vrai camarade, nous nous entendions très bien avec lui et du reste avec tous nos Supérieurs.

Notre collège était en même temps un lieu de rendez-vous pour les anciens élèves, parmi eux le regretté compositeur Kourken-AIémcha.

Durant trois années successives nous avons passé nos vacances à la frontière italo-suisse, le gouvernement italien mettait gracieusement à notre disposition une école pour nous loger.

Les Mkhitaristes étaient bien en vue de tous aussi bien par le gouvernement que par la population.

J'aimerais vous raconter une petite histoire illustrant la confiance qui régnait entre arménien et Italien :

Lorsque nous étions encore à Fiesso-d'Artico nous avions comme économe le Révérend Père Simon-Erémian, et avions le droit de sortir à volonté. Nous allions nous promener à Dolo, une petite ville pas très éloignée du collège.

Nous étions toujours sans argent, et par contre il y avait là beaucoup de boutiques de bonbons et de chocolats ou autres. Nous étions tentés à tout moment, seul le manque d'argent nous retenait. Alors nous entrions dans une boutique de notre choix et nous demandions très poliment si nous pouvions prendre une petite gâterie et nous disions : « Le Révérend Père Simon paiera ».

En effet le Révérend Père Simon passait chaque fin de mois régler nos petites dettes. Il va de soi que nous n'exagérions pas nos achats.

Le Révérend Père Simon Eremian était un grand homme de lettres, très sensible aux désirs des enfants. Il nous aimait bien. Lorsque nous lui parlions de Varoujean et de Siamanto il nous répondait les larmes aux yeux, tous les deux il les aimait de tout son cœur, surtout Varoujean.

Varoujean et Siamanto étaient deux jeunes poètes, aimés et adorés par tous les arméniens. Ils avaient été assassinés tous les deux par les turcs.

*
**

Depuis trois ans déjà ma sœur avait quitté la Grèce pour Londres. Une mission anglaise avait pris à sa charge une trentaine de jeunes filles arméniennes en vue de préparer de futures infirmières.

En 1927 j'avais terminé mes études. J'aurais bien aimé continuer des études plus importantes mais le manque d'argent me fit arrêter. Je n'avais pas un sou.

Alors avec l'autorisation de mon directeur j'ai décidé d'apprendre un métier. C'est ainsi que le Révérend Père Hagoposs me trouva une place pour que j'apprenne la gravure sur cuir et métaux et en complément la reliure.

Mon patron s'appelait Armando Bottelli et demeurait via San-Gregorio à Milan. C'était un brave homme. Dès le premier jour il me prit à sa charge et grâce à lui j'appris un bon métier.

Six mois plus tard mon patron embaucha un camarade de mon école, Aram Kerkyacharian, et d'un commun accord nous avons décidé d'ouvrir ensemble un atelier lorsque nous connaîtrions bien notre métier.

J'ai travaillé deux années consécutives chez Monsieur Bottelli tout en demeurant au collège. L'argent que je gagnais était mis de côté pour moi par le Révérend Père Hagoposs.

De son côté ma sœur avait aussi terminé ses études. Sa direction voulait qu'elle parte en Inde comme infirmière, mais j'ai refusé catégoriquement. Elle se mit à travailler dans les hôpitaux de Londres mais las d'être séparé d'elle, avec l'aide de mon directeur j'ai réussi à la faire venir en Italie, à Milan.

Le 8 mai 1928, après six longues années de séparation nous nous retrouvions pour ne plus jamais nous quitter.

En octobre 1929, en accord avec notre directeur trois camarades et moi avons décidé de nous établir définitivement à Paris.

Nous sommes arrivés le 10 octobre à Paris à la gare de l'Est. Il pleuvait à torrents. Je savais lire et me faire comprendre en français, mais les paroles me manquaient, il m'était difficile de m'exprimer. Pourtant j'avais la prétention de connaître cette langue. Souvent je devais faire répéter la phrase à mon interlocuteur. Si j'arrivais à saisir quelques mots j'en déduisais le sens général.

Un porteur nous conduisit à un hôtel des environs, il y avait de la place. J'ai expliqué au patron de l'hôtel que nous voulions une grande chambre avec deux grands lits. Le patron a bien compris que nous n'étions encore que des collégiens sans expérience et il accorda notre souhait. Il nous donna même des conseils et des renseignements sur la vie parisienne et surtout celui de bien choisir ses amis.

Chacun de nous avait quatre mille francs. J'étais l'économe pour nous quatre, je devais régler nos dettes.

Paris, la ville magnifique ! Une grande ville splendide où nous étions complètement perdus. Pourtant nous avions appris dans nos livres de classe l'histoire de France et de Paris, mais les livres et l'enseignement ne valent pas la réalité. Paris avec ses habitants est une ville unique au monde. C'est pourquoi avant de chercher du travail nous décidâmes de visiter le musée du Louvre avant toute autre chose, les autres suivirent : Notre-Dame, Sacré-Cœur, Madeleine et tous les autres monuments historiques. Le métro de Paris, notre moyen de locomotion nous permettait de tout voir sans nous perdre dans les rues.

Nos passeports Nanssen nous permettaient de nous promener pendant six mois sans être inquiétés. Toutefois il nous fallait tout de même la carte de travailleur étranger et c'était très important pour nous. Avant notre arrivée je recevais de Paris le journal mensuel « Artisan-Pratique », très utile pour mon métier, je me suis présenté à leur bureau avec mes quelques gravures manuelles sur cuir afin de me faire embaucher. Je fus accepté sans difficulté mais il ne m'était pas possible de commencer avant le 1er décembre. Ils m'ont promis de s'occuper de ma carte de travailleur.

Les Mkhitaristes ont leur collège en France aussi : il se trouve à Sèvres (ancien château de Madame de Pompadour). Le directeur de l'époque était le Révérend Père Sahag-Der-Movssessian — mon professeur d'histoire.

Je lui avais téléphoné pour prendre rendez-vous. Il voulut que nous venions tous les quatre au collège pour déjeuner avec lui, il avait une très importante proposition à nous faire.

Notre rencontre avec le collège et le Révérend Père nous fit très grand plaisir. Il nous recommanda de ne pas oublier le collège ni les Mkhitaristes et pour conclure nous dit :

« La maison de Mkhitar est votre maison à tous. »

Après le déjeuner le Révérend Père nous apprit qu'il avait une offre de la part d'un officier de la Marine Française (d'origine arménienne) et qu'il avait besoin de nous tous. Il s'agissait de faire des couvertures d'atlas et il pensait que nous ferions très bien l'affaire. Le Révérend Père nous donna l'adresse et nous recommanda de nous présenter de sa part.

L'officier était un commandant. Son bureau se trouvait quai Saint-Michel. Le lendemain nous nous sommes présentés tous les quatre.

J'ai montré à ce commandant mes gravures, il me complimenta et sans aucune difficulté nous fûmes embauchés. Nous l'avertîmes que nous logions tous dans une chambre d'hôtel et que nous n'avions pas d'atelier pour travailler. Il répondit :

« J'ai un pavillon, il est vide ; vous pouvez y loger et même y travailler, il y a de la place. Et puis, préparez-moi la liste des ustensiles dont vous avez besoin, je vous les achèterai. Voici mon adresse, venez me voir ce soir chez moi. »

Le soir même nous prenions le train à la gare Saint-Lazare. Après nous avoir fait des recommandations le commandant nous donna les clefs du pavillon en nous souhaitant bon courage et bonne nuit.

Nous nous sommes quittés et sommes retournés à Paris. Notre rencontre avec ce commandant fut un véritable miracle. Grâce à lui nous avions non seulement une maison gratuite, mais aussi un atelier avec des ustensiles ; c'était vraiment pour nous une chance inespérée.

Le plus difficile pour nous fut de trouver dans Paris l'outillage nécessaire. Nous ne savions pas nous expliquer, encore moins trouver les commerçants susceptibles de nous le vendre.

Cependant le 15 décembre 1929, non seulement nous étions installés mais j'avais déjà réussi à graver la première couverture de son atlas et à la présenter au Commandant.

Il était enchanté du travail. Immédiatement il voulut une autre couverture avec la mention : « Pour le centenaire de l'Algérie de 1830 à 1930 ». Je n'avais pas oublié « Artisan-Pratique » et je suis allé trouver le Directeur en lui expliquant les raisons pour lesquelles je ne pouvais travailler chez lui. Très gentiment il comprit mes explications et me souhaita bonne chance.

Parmi mes camarades un seul connaissait le métier, les deux autres nous aidaient.

Ma couverture d'atlas avait eu du succès. Un jour le Commandant voulut que je me présente à seize heures très exactement à son bureau, et il me précisa de m'habiller proprement.

J'étais exact au rendez-vous. Le Commandait avait un conseil présidé par le Président de la République Monsieur Gaston Doumergue. Parmi les présents on pouvait compter : Messieurs Georges Leygues, Albert Saraut, André Tardieu, Justin Godard, Henri Laurin, éminent géographe, ainsi que d'autres personnalités.

Le Commandant, la couverture de l'atlas en main me présenta au Président de la République, en lui disant :

« Monsieur le Président, voilà l'artisan qui a conçu notre couverture géographique, économique, historique à l'occasion de notre commémoration du centenaire de l'Algérie 1830-1930. »

J'étais paralysé devant les assistants, très ému je n'ai pu parler.

Mon cher lecteur, mettez-vous à ma place : imaginez une minute mon passé et voyez le présent ! Qui aurait pu croire que, après tant de malheurs et de souffrances je me trouve en face d'une telle personnalité française et que je reçoive ses félicitations.

N'est-ce pas de la chance ? N'est-ce pas un grand honneur pour moi ?

Après cette présentation je quittais le quai Saint-Michel sans réaliser et je me suis retrouvé gare Saint-Lazare sans savoir comment. Mes pensées étaient réjouissantes, la vie était pour moi, finie la crainte de la mort. J'avais été reçu par le Président de la République !

J'avais laissé ma sœur en Italie. Après mon installation je la fis venir près de moi.

Quelques mois plus tard elle fit connaissance d'un jeune homme. Il était très sympathique et bien élevé. Il me demanda la main de ma sœur. Quelle surprise pour moi ! Que pouvais-je lui répondre ? J'ai parlé à ma sœur : elle l'avait connu chez une amie. Comme elle-même ne me donnait pas une réponse affirmative je dus prendre conseil auprès de la sœur de mon Commandant.

Notre conversation avec le prétendant de ma sœur donna résultat favorable. C'est ainsi que quelques jours plus tard nous fêtions les fiançailles de ma sœur. Leur mariage eut lieu le 28 décembre 1930. De cette union ils eurent deux filles.

Mon beau-frère était très gentil avec moi. Je lui rappelais son petit frère massacré qui était de mon âge.

Chaque fois que j'eus besoin de lui il me dépanna. Pour mes échéances il me donnait de l'argent sans m'en demander le remboursement. Il avait un atelier de chaussures et un magasin de cuir et peaux.

Malheureusement les jours heureux sont souvent troublés par la tristesse : Deux de mes camarades qui avaient survécu aux massacres moururent d'une maladie terrible à l'époque — la tuberculose. Ils avaient tous les deux 21 ans.

Notre collaboration avec le Commandant dura deux ans. Après l'atlas de l'Algérie nous avons fait celui de la Palestine sous les auspices de la Société des Nations.

Avec l'accord de notre Commandant mon camarade et moi avons décidé de travailler pour notre compte.

Après les difficultés courantes de mise en route, nous avons mis en activité un petit atelier, nos affaires s'amélioraient de jour en jour.

Mon beau-frère et ma sœur désiraient que je me marie, moi je ne m'y sentais pas encore prêt. Je voulais déjà gagner un peu d'argent, acheter le nécessaire pour un futur foyer, car je partais de zéro, mais sur leur insistance je cédai.

D'autres amis voulaient me présenter une jeune fille orpheline comme moi. Elle était élevée par son oncle et sa tante, fille d'une bonne famille.

Mon directeur du collège d'Italie, le Révérend Père Hagoposs se trouvant à Paris avait lui aussi connu la famille de la jeune fille et la naissance de celle-ci. Il me poussa vers ce mariage et prit l'initiative de servir d'intermédiaire ; il me présenta donc.

L'oncle de ma future épouse s'appelait Ara-Jamgotchian, il était dentiste (il fut le premier dentiste diplômé en Turquie en 1911).

Mon directeur après avoir fait les démarches initiales prit rendez-vous avec la famille de la jeune fille, un jeudi après-midi et nous devions déjeuner ensemble.

Jour crucial pour moi !

Ce jour est arrivé, j'avais rendez-vous avec mon directeur au pont Cardinet. Mes amis avaient déjà acheté un très joli bouquet de fleurs. Longtemps j'ai hésité à faire cette démarche, mais enfin je me suis laissé tenter.

Pendant que j'attendais sur le quai de la gare mes amis se moquaient de moi, ils riaient. J'avais envie de jeter les fleurs et de retourner sur mes pas.

Le train se mit en marche. Il était midi juste lors de mon arrivée au pont Cardinet. Comme tous les jours les sirènes se mirent à sonner.

De loin mon directeur me regardait venir. Il souriait sous sa barbe, lui aussi se moquait de moi. Je vous assure que je n'étais vraiment pas bien dans ma peau. Mais enfin il faut bien faire le premier pas pour être heureux !

Tout prêtre qu'était mon directeur il aimait bien la plaisanterie ; sans arrêt il me taquina.

Arrivés devant la porte, c'est moi qui sonnai. La jeune fille nous ouvrit la porte. Je lui ai donné les fleurs. En me remerciant elle nous conduisit au salon.

Nous avons fait connaissance et sommes passés à table.

Pendant le repas j'ai parlé le moins possible, la jeune fille de même.

Mon directeur trouvait toujours la manière pour répondre aux questions. Le déjeuner fut très long. J'en avais assez, je voulais partir.

Quelques jours plus tard j'ai commencé à sortir avec elle. Nous étions d'accord, mais pour que tout soit en règle il fallut que je demande officiellement sa main à ses parents.

Ma sœur et mon beau-frère étaient eux aussi d'accord. Ensemble nous avons pris rendez-vous et sommes allés demander la main de la jeune fille. A nouveau c'est elle qui nous ouvrit la porte.

Après une conversation anodine, mon beau-frère demanda officiellement la main de la jeune fille pour moi.

Naturellement la réponse ne vint pas immédiatement. Il fallut qu'ils tournent un peu autour de la question et firent beaucoup d'éloges de leur nièce. A la fin ils acceptèrent.

Dans ma vie quel que soit le problème j'ai toujours aimé prendre des décisions rapides, aussi pour cette raison j'ai voulu que tout se termine très vite. Nous avons décidé immédiatement la date des fiançailles officielles, Elle fut fixée au 20 février 1938.

Nous avons eu une très jolie fête de fiançailles, ses parents avaient pensé à tout. Il y avait un buffet copieux. A part nos deux familles il y avait mon Commandant et sa famille, mon futur parent Monsieur Krikor-Tévanian et sa fiancée Artémise, et d'autres amis. En tout nous devions être environ une soixantaine.

Je voudrais vous dire deux mots au sujet de Monsieur Tévanian. Entre nous deux il y a une parenté lointaine. C'était un rescapé de mon village. De tous les hommes du village il n'y a eu que lui et moi comme rescapés.

Nous étions les deux seuls hommes qui soient encore en vie. Nous étions comme deux véritables frères, j'adorais ce garçon. Monsieur Tévanian n'avait jamais eu l'occasion de fréquenter l'école, mais grâce à son courage il réussit à ouvrir en plein centre de Paris aux Champs-Elysées, un restaurant.

Nos fiançailles étaient terminées, l'ambiance fut très bonne. Maintenant tous les invités attendaient le jour du mariage. Nous avons fait la cérémonie religieuse le 3 juillet 1938 à l'église arménienne rue Jean-Goujon. L'église fut pleine de monde, il y avait même des photographes et parmi eux le célèbre Phébus de l'époque.

La plus grande surprise que j'eus ce jour-là vint de mon beau-frère Sarkis-Deukmédjian et de mon parent Krikor-Tévanian.

Mon beau-frère me dit : « Aujourd'hui je marie mon petit frère, tu ne toucheras pas à ton portefeuille, garde ton argent, tu en auras besoin plus tard. Et Monsieur Krikor-Tévanian ajouta : « C'est moi qui paierai les frais du buffet ».

J'étais confus et pour ne pas les vexer j'ai accepté. C'était une coutume dans les familles arméniennes au pays.

Nous étions environ deux cents personnes. Je me mariais avec dans mon cœur une joie très profonde envers mes parents et mes frères qui me regardaient de là-haut et qui étaient tous morts dans l'innocence, des mains turques.

J'avais désiré pour ce jour-là un mariage extraordinaire, je voulais que son souvenir soit inoubliable dans mon cœur. Ainsi fut mon mariage, il y avait une ambiance exceptionnelle, chaude et familiale.

Quelquefois je me demande : « Qu'ai-je de plus que les autres, pour que tout le monde m'aime ? ». « Pourquoi ai-je eu un mariage splendide et pourquoi ai-je reçu tant de cadeaux ? »

En effet j'avais reçu tellement de cadeaux qu'il ne nous manquait plus rien pour monter notre foyer. Nous étions tous les deux très touchés et heureux.

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Cher lecteur, il y a un proverbe arménien qui dit :

« Ton destin est gravé sur ton front, dans ta vie tu ne verras que ça. »

A partir de ma sixième année j'eus d'innombrables malheurs ; à plusieurs reprises j'ai frôlé la mort; je fus un vagabond, un mendiant, abandonné de tous, mais mon destin a voulu que je vive encore et que je sois heureux parmi les miens.

Avec ma femme nous avons formé une famille honorable, nous avons eu deux très braves enfants, nous sommes heureux et contents de notre vie actuelle.

Merci.


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