L'ON ME SEPARE DE MA MERE


De ma vie, je n'oublierai ce jour, malgré toutes les souffrances endurées; j'étais avec elle, je ne voulais pas la quitter, je voulais mourir avec les miens.

Malgré la promesse de deux jours de repos, le lendemain matin les officiers supérieurs turcs nous ont fait sortir du cimetière à coups de matraque. Là, première bonne surprise, les turcs distribuaient du pain aux arméniens. C'était leur première générosité depuis le départ de chez nous.

Chaque personne recevait un pain rond comme celui des campagnes. Ce fut notre tour; ma mère reçut le sien ainsi que ma soeur et mon petit frère. J'étais toujours sur les épaules de ma mère. Dans la distribution on m'avait oublié. Ma mère l'a fait savoir au soldat turc qui la gifla en lui disant. Voilà pour lui ! »

Malgré mon âge et les douleurs de ma jambe, j'aurais voulu avoir la force de lui répondre mais hélas je ne pus ! Jamais je n'oublierai cet affront supplémentaire.

Nous avons longé l'Euphrate; la route était jonchée de cadavres; quelques survivants étaient au milieu d'eux. Ma mère s'affaiblissait de jour en jour, marchait de plus en plus difficilement et de ce fait nous étions parmi les derniers.

Un gendarme nous obligeait à avancer. Chaque pas qu'elle faisait était un effort surhumain. Et pourtant il fallait marcher.

Le gendarme qui nous observait vit que Maman ne pouvait plus me porter; alors il vint, m'arracha de ses épaules et me jeta sur le bord de la route au milieu des morts. Ma mère se précipita vers moi mais le gendarme la frappa, lui donna des coups de pied au derrière et la força à avancer. Ce jour-là ma pauvre maman a été battue à cause de moi, et je ne pouvais rien faire. Même aujourd'hui je suis incapable d'exprimer mes sentiments de ces instants-là.

C'est ainsi que je fus séparé de Maman, de mon petit frère et de ma soeur.

Ils sont partis au milieu de la caravane. Inutile d'appeler « Maman, Maman », elle ne pourra jamais revenir me prendre. J'étais seul abandonné au milieu des morts avec une jambe brisée. J'ai pleuré sans arrêt pendant des heures.

*
*   *

A cet endroit de mon récit je me dois de parler de ma mère qui fut d'un dévouement exceptionnel. A chaque instant elle nous protégeait de la mort en risquant sa vie pour nous. Pour nous elle se privait de tout afin de nous laisser le plus de nourriture possible. En toute occasion elle était là, auprès de nous.
La mort ne lui faisait pas peur; son seul but était de nous protéger. J'ai toujours gardé en ma pensée le souvenir de notre séparation cruelle. Comme il est pénible de ne pas connaître l'amour d'une mère ou d'un père! d'être orphelin!

(Sais-tu petite Maman chérie qu'en ce jour tu as quatre petits-enfants? Ils n'ont pas la joie de connaître leur Grand-mère, ni leur Grand-père d'ailleurs, mais ils vous aiment tous deux beaucoup. Ils connaissent bien la vie que vous avez eue et comprennent l'horreur des malheurs qui vous ont frappés.)

Je ne sais quel sauvage a eu le "courage" d'assassiner ma pauvre Maman, mais il reste en mon coeur une haine profonde pour sa race barbare. Comme moi, les arméniens de ma génération et les suivantes n'oublieront jamais les cruautés supportées au cours de ce génocide.

*
*   *

J'étais au milieu des morts, sur les bords de l'Euphrate, autour de moi il n'y avait que des Bachibozouks; je ne pouvais rien faire avec ma jambe cassée, impossible de bouger ou de me traîner, il ne me restait plus qu'à mourir.

Au bout d'un certain temps, je ne sais par quel miracle, j'ai vu ma tante qui s'approchait de moi. La pauvre était tellement épuisée qu'elle ne pouvait plus suivre la caravane; elle se trouvait loin derrière et suivait péniblement.

Elle essaya de me soulever mais en vain; elle n'avait plus de forces, ses bras la trahissaient. Elle pleurait de me voir au milieu de tous ces morts et de ne pouvoir rien faire pour me secourir. Elle me couvrit de baisers et me promit de tout faire pour me sauver, puis elle s'éloigna.

De loin de jeunes turcs m'avaient aperçu. Ils se sont approchés de moi, m'ont fouillé et me demandèrent de l'argent. Je ne comprenais pas le turc; de plus je n'avais rien sur moi. De dépit ils s'amusèrent à me donner des coups de pied. L'un d'eux voulut me donner un coup de poignard. En fin de compte, ils me traînèrent par les jambes jusqu'au bord du fleuve et là voulurent me jeter à l'eau. Pauvre de moi, je criais « Mama! Mama! » mais elle était loin et ne pouvait m'entendre. Seule ma tante a entendu mes cris et s'est retournée, mais au lieu de me venir en aide elle s'est affalée sur le sol, probablement pour ne pas voir ma fin prochaine.

Au milieu d'eux se trouva un turc qui eut pitié de moi et empêcha les autres de me jeter au fleuve; c'était le premier turc qui avait enfin une attitude humaine. Les gendarmes sont arrivés et ont chassé tous les Bachibozouks ainsi que les jeunes turcs qui m'entouraient.

Les autorités de la ville d'Erzindjan avaient donné l'ordre de ramasser tous les morts et demi-morts et de les jeter dans l'Euphrate.
Avec de grands chariots les turcs s'approchaient vers l'endroit où je me trouvais. Les cochers entassaient pêle-mêle les corps; parmi ceux-ci certains étaient encore en vie. Un des cochers m'a vu, pris et jeté au-dessus de tout son chargement. Je me suis retrouvé assis sur les genoux d'une femme qui n'arrêtait pas de réclamer « de l'eau, de l'eau ! ». Comprenant que j'étais un petit garçon elle voulait boire mon urine. Après ce moment pénible je suis tombé du chariot, le cocher ne s'est aperçu de rien.

Encore une fois, je me retrouvai seul, sur la route au bord de l'Euphrate. Aucun gendarme autour de moi mais par contre des Bachibozouks tout près de moi.

Une fois de plus ils se sont approchés de moi. Leur sauvagerie était sans mesure. Ma jambe brisée les a beaucoup amusés et ils m'ont pris pour un ballon de football. Jugez de ma douleur ! Il m'est impossible de raconter toutes leurs méchancetés à mon égard.

Cependant au milieu de toutes ces souffrances, j 'eus la chance que le turc qui m'avait précédemment sauvé de ses camarades soit encore là. De nouveau il me défendit; appela son frère du nom d'Atam et lui ordonna de me porter chez lui.

Le geste de cet homme fut pour moi une grande surprise. Jamais je n'aurais pu espérer un si brave homme au milieu de tous ces sauvages. Ne connaissant pas le turc, je l'ai remercié du mieux possible et je suis parti sur les épaules d'Atam malgré ses yeux cruels. A ce moment-là j'ai quitté une fois pour toutes les rives de l'Euphrate. Durant le trajet Adam n'arrêta pas de parler et je suis arrivé à comprendre qu'il me conseillait vivement de changer de religion et de me faire circoncire. Son frère ferait tout son possible pour me soigner et je deviendrais son fils adoptif. Au fil de cette conversation nous avancions et sommes arrivés à la maison de mon protecteur.

Je ne me souviens plus du nom de ce village. Je me souviens simplement qu'il n'était pas loin de la grande ville d'Erzindjan, non loin également de l'Euphrate.

Deux jeunes femmes m'ont reçu et ont été très gentilles avec moi. Avec beaucoup d'attentions elles m'ont coupé les cheveux, lavé et habillé proprement. Ensuite elles m'ont donné une bonne assiette de soupe, puis m'ont couché. Je ne comprenais rien à cette attitude pleine de gentillesse. Tout me semblait trop familial. Enfin j'étais heureux.

Je me suis endormi. Après plusieurs heures de sommeil on m'a réveillé. Le monsieur turc était là; c'était mon sauveur. Il s'appelait Agha. C'était un brave paysan. Longuement il me parla, m'encouragea et surtout m'assura que j'étais dorénavant son fils et que je ne devais plus avoir peur de personne.

Le lendemain il avait trouvé un rebouteux : c'était le "Khodja" (chef religieux). Après avoir examiné ma jambe il a préparé une sorte d'emplâtre avec des oeufs et de la farine qu'il a étalé sur un morceau de chiffon puis a enveloppé ma jambe, puis a consolidé ce pansement avec des baguettes en bois plat et a ficelé tout cela très fort.
Durant trois semaines je devais rester sans bouger. Le Khodja, très gentiment m'a souhaité une bonne guérison et est parti.

Le rebouteux avait serré très fort ma jambe et nuit et jour je souffrais; impossible de me reposer; mais l'espoir de ma guérison prochaine me faisait tout supporter.

Depuis quelques jours mon sauveur n'était pas à la maison. Il se passait des choses que j'ignorais. Les deux femmes venaient me voir souvent mais avaient l'air triste. Enfin après avoir beaucoup réfléchi je suis arrivé à comprendre que c'était à cause de moi.

Le Grand-père de la maison est venu me voir. C'était la seconde fois depuis mon arrivée dans cette maison. Après avoir mis sa main sur ma tête, il me dit très gentiment que son fils ainé (mon sauveur) ayant dû s'absenter momentanément, le gouvernement l'obligeait à me remettre aux gendarmes. Ils étaient menacés d'être sévèrement punis s'ils désobéissaient à cet ordre. En conséquence son fils Atam me ramènerait à la gendarmerie. Il me bénit et sortit.

Atam a détaché le pansement de ma jambe malgré ma souffrance, m'a pris sur ses épaules et nous sommes partis.

Une fois de plus j'allais me trouver aux mains des assassins. Tous mes espoirs de joie et de bonheur s'en volaient.

Dès que nous eûmes quitté le village, l'attitude d'Atam changea. Il me fit comprendre des choses que je n'imaginais pas. Il me raconta que la nuit j'appelais sans cesse ma mère, que je ne voulais pas me convertir à la religion musulmane, ni me faire circoncire.

Je savais qu'il était méchant; ma première impression ne m'avait pas trompé. Son regard me faisait peur.

J'étais sur son dos. La poignée de son poignard touchait ma jambe et me faisait très mal; je le lui ai fait remarquer et là, il me secoua encore plus fortement. C'était une vraie brute.

Nous ne nous sommes pas dirigés vers la ville, mais en direction des champs où des amis à lui nous attendaient. J'avais de plus en plus peur. Ils étaient une dizaine environ.

Chacun me posait une question. A la fin Atam me demanda clairement comment je voulais être tué; le poignard ou le revolver? A ce moment-là je me suis souvenu que ma pauvre mère n'avait pas accepté que je meure par le poignard; aussi je choisis le révolver. Atam avait un révolver, mais son grand-père avait enlevé les cartouches. Il me posa par terre et me promit qu'il respecterait son engagement si ses camarades acceptaient de lui prêter trois cartouches. Ceux-ci acceptèrent. Il s'assit à côté de moi et commença à charger l'arme, puis il se leva, se recula et me visa.

La première balle passa tout près de mon oreille droite. Atam était un apprenti dans le maniement des armes à feu. Il m'examina et voyant son échec il fit partir les deux balles restantes.

Cette fois-ci j'étais touché; mon épaule gauche me brûlait. A moitié évanoui, je me suis affaissé sur mon épaule droite. J'entendais leur conversation donc je n'étais pas mort; mon sang coulait de ma blessure.

J'ai reçu plusieurs coups de pied. Mon poignet droit me faisait également souffrir.

Soudain j'entendis la voix d'Atam demandant à ses amis de partir. L'un d'eux voulut me remettre sur le dos et malgré moi j'ai bougé. Voyant cela, il appela Atam pour lui confirmer que j'étais encore en vie.

En dépit de mon état, j'eus conscience qu'Atam n'avait plus de cartouche, mais par contre, son poignard était à sa disposition. Aussitôt il décida de me trancher la tête. Je me suis évanoui complètement et ne me souviens pas des événements qui ont suivi.

Lorsque je me suis réveillé, je baignais dans le sang. J'en avais tellement perdu que je ne voyais plus rien autour de moi. Certainement ils avaient dû me frapper avec des pierres; il y en avait beaucoup autour de moi.

Malgré toutes mes blessures j'ai réussi à m'asseoir et à regarder aux alentours. J'étais seul; je me trouvais sur un petit chemin de terre au milieu d'un champ de blé.

(Souvent je me pose cette question : Pourquoi ne suis-je pas mort? Y avait-il une main invisible qui me protégeait? Certainement que oui!)

Si j'étais handicapé auparavant, maintenant il m'était impossible de faire quoi que ce soit; deux balles de révolver dans l'épaule gauche, le poignet droit cassé, le cou entamé par le poignard. Où pouvais-je aller ?

J'ai cependant rampé en m'aidant de mon seul côté droit encore valide. Il m'est très difficile d'expliquer ma façon d'agir en ce moment-là. Toujours est-il que j'ai pu m'avancer de telle sorte qu'à un moment donné j'ai rencontré un des ces sauvages accompagné de son fils. Le père voulait m'achever; je dois d'être encore en vie au fils qui a raisonné son père.

Si j'étais sauf il n'a pas oublié de m'ôter tous mes vêtements à part une misérable chemise qu'il m'a laissée sur le corps. Tous les vêtements qu'il avait pris étaient imbibés de sang. Après leur départ, j'ai recommencé ma pénible avance.

Je ne savais pas où j'allais. Tout à coup j'ai rencontré un jeune homme qui courait droit devant lui. C'était un arménien, il cherchait un refuge.

En m'avançant peu à peu je suis arrivé sur une grande route. Au coucher du soleil j'ai vu un groupe de jeunes gens de quatorze à dix-sept ans qui s'approchait de moi. Ils étaient juchés sur le dos de plusieurs anes.

Aussitôt ils ont commencé à me questionner. Je ne comprenais rien du tout. Ce n'était pas des turcs, mais une autre race que l'on appelle kezelbache.

Un de ces jeunes, avec une figure plate pleine de trous, voyant que je ne pouvais répondre a décidé d'amuser ses camarades. Il m'a attaché par les jambes et m'a traîné sur la route. Lui aussi était sur un âne. Pour ses amis c'était un amusement de choix.
J'avais passé le seuil de la douleur; je ne pleurais même plus. Je me laissais aller, peu importe où et comment.

En principe, dans ce village les jeunes de quatorze ans avaient le droit d'être armés. Ainsi ils avaient tous des poignards. Cette constatation me laissait prévoir ma fin prochaine.

Encore une fois je reçus quantité de coups de pied. Mon corps ne ressentait plus rien; c'était une plaie complète. Je n'avais plus l'aspect d'un être humain.

Parmi tous ces jeunes se trouva encore un garçon qui eut pitié de moi. Il prit son poignard dans la main et menaça le plus méchant de tous, celui qui me traînait derrière son âne. Il voulut l'abattre mais ses amis sont intervenus immédiatement.

Il est arrivé à les chasser en les insultant — du moins je le crois, car je ne comprenais rien à leur langue.

Cette fois-ci encore, la mort n'était pas pour tout de suite. Le jeune homme qui me sauva était âgé de dix-sept ans environ, il me parut très gentil. Plus tard il fut un de mes farouches défenseurs. Hélas, je ne me souviens plus de son nom!

Nous étions tous les deux sur le bord du chemin. Je ne pouvais plus m'asseoir, ma jambe droite me faisait souffrir horriblement; j'avais très très mal.

Mon sauveur m'examina attentivement. Il constata que lorsque je m'étais traîné vers la route je m'étais déhanché. Ainsi c'était complet : il me semblait que j'étais une loque.

Maintenant j'avais quelques notions de turc; mon nouvel ami le parlait un peu, si bien qu'il me posa des questions auxquelles je répondis le mieux possible. J'ai su que lui aussi était turc mais d'une région qui n'aimait pas ceux qui nous faisaient tant de mal à l'heure actuelle. C'était un kezelbache.

Très délicatement il me mit sur le dos de son âne et m'a conduit dans un endroit bien abrité plus bas dans la vallée. Là, il m'a recommandé de ne pas bouger car il allait chercher du secours.

Le jeune homme sauta sur son âne et partit. En fin de journée il était de retour. Il avait trois femmes avec lui. Ils avaient pensé à tout et avaient même apporté des vêtements.

Les femmes avaient le coeur lourd en voyant dans quel état je me trouvais. Très émues, elles se sont mises à pleurer en maudissant ces turcs de malheur.

Après avoir essuyé tout le sang qui m'inondait elles me lavèrent, pansèrent mes blessures, m'habillèrent d'une blouse propre et me donnèrent à manger du pain et un genre de yaourt. J'ai même pu boire un peu d'eau - je ne pouvais plus me servir de mes mains. Parmi ces trois femmes une m'avait particulièrement adopté; c'était la plus âgée des trois et elle était un peu forte.

Après ces premiers soins, une de ces dames me prit dans ses bras et nous sommes partis en direction de leur maison. Leur village s'appelait Ekrek. Tous les habitants de ce village étaient des kezelbaches.

Ma nouvelle mère adoptive avait deux fils; elle était veuve. Le lendemain de mon arrivée elle a fait savoir au chef du village qu'elle avait recueilli un enfant arménien et qu'elle désirait le garder afin de guérir toutes ses blessures.

Le chef du village qui s'appelait Kémal-Pacha donna son consentement. Lui aussi avait adopté deux enfants arméniens originaires d'Erzurum qui étaient un peu plus âgés que moi.

Kémal-Pacha accompagné de ses deux fils arméniens est venu me voir. Nous avons parlé un peu en arménien, mais je ne me souviens plus du sujet de notre conversation. Cet homme conseilla à ma nouvelle mère de faire venir le rebouteux du village, c'est-à-dire le Mollah (chef religieux). En me voyant dans cet état il réfléchit un bon moment; puis il prépara le même emplâtre que le précédent rebouteux et remit en place aussi bien que possible tous mes membres cassés.

Il était convenu que je devais rester couché jusqu'au jour où lui-même viendrait me délivrer de tous mes pansements.

Beaucoup de paysans de ce village sont venus me voir. Ils étaient tous émus de mon état; tout le monde voulait m'aider.

Par ce récit je les remercie à ma façon.

Ma belle-mère s'occupait de moi avec beaucoup de coeur et moi, je me sentais de mieux en mieux. Je mangeais et je dormais bien.
Petit à petit j'ai commencé à pouvoir bouger les doigts. J'envisageais une guérison prochaine.
Un jour le Mollah est venu me voir. Ma belle-mère était à mes côtés. Il a examiné mes jambes et mes bras, a fait marcher mes doigts et voyant le résultat satisfaisant il enleva tous mes bandages. Il était content de son travail mais je ne pouvais que m'asseoir et non marcher.

« Un peu de patience, me dit mon docteur, tu marcheras un jour normalement. »

Quelques jours plus tard ma belle-mère me donna deux petites cannes, me mit debout et je pus faire quelques pas. Nous étions vraiment contents.

Je n'avais pas de nom; elle me baptisa Karib. C'est ce nom que j'ai porté pendant très longtemps.

Si mes cassures se guérissaient, il n'en allait pas de même de mes blessures. Elles s'infectaient de plus en plus. La chaleur n'arrangeait rien et je commençais à sentir mauvais. Ma belle-mère ne pouvant plus supporter mon odeur fut obligée de me mettre à vivre dans le jardin et là tout le monde évitait de m'approcher. On m'apportait à manger que l'on posait à quelques mètres de moi; puis j'allais le chercher, mangeais et allais le remettre à sa place.

Un matin je me suis réveillé et je me vis couvert de petites bêtes. Mon état empirait de jour en jour; j'étais redevenu une loque; je n'étais plus qu'un morceau de chair humaine.

J'étais rongé par ces bêtes plein de pus; en somme j'étais bel et bien pourri. A tout cela s'ajoutaient les mouches qui ne me laissaient pas tranquille une minute.

A la vue de mon corps je me trouvais affolé. D'autre part je souffrais tellement qu'il m'était venu l'idée de me noyer dans le lac proche.

Enfin un jour une vieille dame vint me voir et m' examina à fond; puis elle me dit :

« Je vais te montrer comment te soigner. »

Premièrement elle nettoya mes plaies de toute cette vermine, les lava avec l'eau du lac; ensuite elle cueillit du plantain (*) qu'elle posa sur mes blessures; recouvrit tout cela avec des feuilles et les attacha avec des bandes de chiffon, en me disant :

« Pour guérir il faudra faire tout ce que je vais te dire. Tous les jours tu iras cueillir du plantain au bord du lac; tu le changeras trois fois par jour : matin, midi et soir. N'oublie pas mes recommandations. »

Puis elle est repartie. J'ai bien écouté ses conseils et je me suis souvenu que ma grand-mère, elle aussi soignait ses rhumatismes avec du plantain et que le résultat était très bon. La médecine actuelle ne tient pas compte de tous ces remèdes de bonne femme, mais elle a tort.

Aussitôt, j'ai commencé ma récolte de plantain et à me soigner tout seul.

J'arrivais bien à bander ma tête, mais il ne m'était pas possible de faire le pansement de mon épaule; enfin je parvenais à mettre dessus trois ou quatre feuilles de plantain, empilées les unes sur les autres.

Des jours passèrent. Peu à peu je m'aperçus que mon épaule allait mieux; il n'y avait plus de vermine et ma tête aussi allait mieux. J'étais presque devenu propre.

Je ne souffrais plus. L'espoir revenait et j'aurais voulu que les jours passent très vite afin de me voir totalement guéri. Petit à petit les plaies se sont fermées, les croûtes sont tombées; je n'avais plus besoin de plantain. J'étais guéri, content, heureux comme jamais.

Plusieurs fois au cours de ma vie j'ai fait le récit de ma guérison à des médecins qui se sont montrés très sceptiques quant à ce remède. Je le répète, ce récit est l'exacte vérité et je reste à la disposition de tout médecin pour lui confirmer la valeur de ce traitement.

J'aurais bien aimé revoir ma vieille dame et lui montrer ce miracle, la remercier de tout mon coeur, mais je n'ai jamais pu la revoir. Lorsque ma belle-mère apprit ma guérison elle me fit habiller de neuf. J'avais le droit d'aller à sa maison, mais, je devais manger et dormir dans le jardin. Il faisait très beau. J'étais content. Je ne sais pourquoi, mais dès que je me sens bien et heureux un danger commence à menacer ma tranquillité. Ainsi sur l'ordre du gouvernement, une fois de plus, toute personne qui avait un arménien chez elle devait le ramener à la gendarmerie du village. Une punition très sévère était promise à ceux qui ne respecteraient pas l'ordre.

De ce genre de commandements j'en ai entendu beaucoup. Les menaces étaient réelles.

Lorsque ma belle-mère eut entendu cet ordre, elle ne pouvait faire autrement qu'obéir. Ainsi elle m'appela et au lieu de m'accompagner à la gendarmerie elle m'indiqua simplement le chemin à suivre jusqu'à la ville d'Erzindjan en me précisant que les gendarmes me ramasseraient sur la route. En me disant cela, ma belle-mère me regardait droit dans les yeux, mais elle ne me dit pas un mot de plus. Elle m'a quitté et est rentrée dans sa maison.

J'étais encore seul face au danger. Enfin m'appuyant sur mes cannes je suis parti en direction de la grande ville. Je ne savais pas si j'y arriverais un jour tant j'avançais lentement. De plus j'appréhendais de me retrouver dans cette ville d'Erzindjan et avais un grand chagrin d'avoir dû quitter la personne qui avait montré tant d'amitié pour moi.

Sur la route, j'ai vu un jeune homme qui me regardait arriver péniblement. Il était assis sur un mur et m'observait. Lorsque je fus arrivé près de lui il me dit :

— Où vas-tu comme cela?

— Je vais à Erzindjan.

— Viens avec moi, sur la route tu vas te faire ramasser par les gendarmes. Après leur départ je te garderai chez moi; personne ne le saura.

J'ai suivi ce jeune homme, il me semblait gentil. Après m'avoir installé dans son jardin, il est retourné s'asseoir sur le mur comme précédemment.

Je me trouvais juste à la sortie du village d'Ekrék. Ce garçon s'appelait Issmail; il était resté longtemps malade et étant encore en convalescence, il ne travaillait pas.

Je ne m'étais pas trompé; il était vraiment très gentil. Après avoir vu toutes mes cicatrices, il me demanda le nom de celui qui m'avait fait cela. Je lui ai répondu que c'était un turc mais que j'ignorais son nom. Issmail était un kezelbache.

Après le départ des gendarmes, Issmail m'a logé dans le poulailler où je passais toutes mes nuits; dans la journée je demeurais dans le jardin sous un arbre.

Il était d'une gentillesse incroyable. Non seulement il m'apportait de la nourriture mais il prenait mon bras et me promenait dans le jardin. Il allait jusqu'à me conduire aux toilettes.

Nous étions devenus des amis. Je lui ai raconté mon passé, ma famille, mon village, l'exode et le massacre. Il m'écoutait très attentivement. Lorsqu'il en avait assez il me disait :

« Arrête, tu continueras demain. »
Ce garçon avait vraiment un coeur en or. De plus il n'aimait pas les turcs.

Près du jardin d'Issmail se trouvait un champ de blé où trois hommes travaillaient pas très loin du mur. Tous les jours, grâce à Issmail ils me donnaient du pain et des fruits. Nous étions ainsi devenus des amis.

Je me sentais protégé au milieu de tous ces braves gens. Je restais toujours dans le jardin d'Issmail. J'étais content et tranquille. Un jour j'ai entendu crier mon nom. Quelqu'un qui avait appris ma présence en ce lieu arrivait en courant. Il pleurait en sautant à mon cou et je reconnus mon cousin Ciril. Il était mort de peur; un sauvage le poursuivait pour le tuer.

Son regard effarouché épiait de tout côté. Il avait raison, car bientôt nous avons aperçu le sauvage arrivé. il avait son fusil et son poignard. Il s'est dirigé directement vers Ciril; celui-ci s'est mis à courir; de loin je l'ai vu tomber, je ne sais pour quelle raison; mes amis ont couru pour l'aider mais le sauvage a été plus rapide et d'un grand coup de crosse il l'a tué net.
Il avait neuf ans... Quelle humanité!

Personnellement, compte tenu de mon expérience, je pense que tous les pays qui se disent civilisés sont souvent les plus barbares. Ces pays peuvent éviter un massacre s'ils le désirent véritablement, mais souvent ils préfèrent la sauvagerie, le meurtre.

Après la mort de mon cousin il y eut une très grosse dispute entre l'assassin et mes compagnons. Le turc voulait me tuer; mes amis me défendaient. Issmail est arrivé à temps. Très pâle, le révolver à la main, il s'est dirigé vers le sauvage, puis comme avertissement il a tiré un coup en l'air. Le turc a compris l'avertissement; il est parti.
Pauvre Ciril! Au moment du massacre des petits enfants à Karakoulak il avait pu échapper, tout cela pour être tué sous mes yeux par un cruel assassin!

Sur la demande d'Issmail les paysans ont creusé une fosse pour l'enterrer. Sur les conseils des trois hommes, Issmail m'a fait changer d'endroit, car ils connaissaient bien tous l'assassin et avaient peur qu'il revienne me tuer à un autre moment.

Issmail m'a conduit chez ses voisins et amis qui possédaient un grand jardin avec des arbres fruitiers. Un petit ruisseau coupait le jardin en deux. Il savait que, parmi tous ces arbres, il s'en trouvait un comportant un grand trou dans lequel il m'a logé en m'enveloppant de paille et en cachant l'ouverture de ce trou. Je ne disais rien; je savais que tout ce que faisait Issmail était pour mon bien.
Je suis resté dans ce trou durant des jours et des nuits. De temps en temps, Issmail venait me rendre visite. Il avait toujours le sourire. Il essayait de venir plusieurs fois par jour.

Les kezelbaches n'étaient pas croyants. A Ekrék il n'y avait ni mosquée ni école. Malgré leur manque de religion ils étaient tous gentils, en particulier Issmail.

Comme nourriture il ne me manquait rien et lorsque nous pouvions sortir je me promenais au bras d'Issmail. Il ne voulait pas me voir triste. Après notre promenade il me remettait dans mon trou et repartait.

Un jour le fils du voisin — un ami d'Issmail — m'a découvert et m'a révélé la pensée d'Issmail pour me sauver définitivement : il voulait m'envoyer a Brustik (un village) chez sa Tante mais il n'osait pas me le proposer.

J'ai sauté sur l'occasion et lui ai dit :

« Dis à Issmail que je suis d'accord. Je sais qu'il me veut du bien. »
Le soir même, lssmail me parla longuement. Il était ravi de mon accord et m'expliqua que l'assassin de mon cousin habitait non loin de là et qu'il avait peur pour moi. C'est pour cette raison qu'il voulait m'éloigner de cet endroit.

La tante d'Issmail était très gentille et ne refuserait pas de me garder. Il m'assura que je pouvois avoir entière confiance en elle et qu'elle était déjà au courant de mon arrivée.

Issmail a préparé un colis pour moi et je suis parti avec un de ses amis. Nous étions montés tous les deux sur un âne en direction de Brustik. C'est ainsi que j'ai quitté Issmail et son village du nom d'Ekrék.

Pendant notre voyage mon compagnon me raconta que lui et Issmail avaient souvent sauvé des arméniens et qu'ils les avaient placés chez des amis. En somme il n'aimait pas les turcs, lui non plus.

Nous avions déjà fait un long chemin lorsqu'un homme à cheval nous a arrêtés. Par bonheur c'était le père de mon conducteur. Il nous a salués et a demandé à son fils où nous allions et qui j'étais.
« C'est un arménien », a répondu son fils. Le père « Où allez-vous comme cela ? ».

Le fils « Chez la tante d'Issmail à Brustik. Aussitôt après je rentrerai à la maison. Ne t'inquiète pas pour moi ».

Le père de mon ami malgré toute sa gentillesse n'a pas voulu que son fils s'éloigne autant, car ce jour-là il trouvait que la route n'était pas sûre et gentiment il m'a expliqué le chemin à prendre et me souhaitant bonne route ils m'ont quitté.

Une fois de plus je me retrouvai seul sur la route. J'avais faim et j'étais fatigué. Cependant j'avais fait un long chemin tout en marchant très lentement. A un certain moment je me suis arrêté près d'un rocher, je me suis restauré et endormi.

Une voix rauque m'a réveillé. Devant moi se tenait un homme armé jusqu'aux dents. Il me faisait peur, très peur. Je tremblais tellement que j'ai uriné sous moi.

— Qui es-tu ? demanda-t-il.

— Je suis un arménien, Efendi (Monsieur).

— Comment t'appelles-tu?

— Je m'appelle Karib (Etranger), Efendi.

— Veux-tu être mon fils ?
— Oui, Efendi. — Alors viens avec moi.

De peur je me suis levé aussitôt et j'ai commencé à marcher derrière lui, plus vite que je ne pouvais.

Après m'avoir observé il m'a donné un morceau de fromage avec du pain, puis il m'a dit :

— Ecoute-moi bien Karib : tu vois cette petite route ? Tu vas marcher tout droit; à un certain moment tu verras une fontaine; tu t'assoieras là et tu m'attendras. Je viendrai te chercher dans la soirée.

— Efendi j'ai peur qu'ils me fassent du mal.

— Tu n'as rien à craindre. Si quelqu'un te demande quelque chose, tu n'as qu'à donner mon nom.

Ensuite il est parti. Malheureusement pour moi j'ai oublié le nom de cet homme. Malgré son apparence rébarbative il était très bon.

Le soir il fut au rendez-vous à l'heure. Il était venu avec un cheval. La première de ses questions fut de savoir si quelqu'un m'avait voulu du mal.

« Non, Efendi. »

Souriant il m'a mis sur son cheval derrière lui. Je devais m'accrocher à ses cartouchières (il en avait partout, meme autour des épaules) et, malgré sa gentillesse j'avais encore très peur de lui.

Le destin a voulu que je retourne à Ekrék. Pour y retourner, nous avons gravi de petites collines et traversé un champ cultivé. Nous nous sommes arrêtés à un endroit des plus curieux.

Soudain ce fut une grande surprise je me suis retrouvé au milieu de femmes et d'enfants, tous des arméniens. Je ne puis dire combien ils étaient, mais c'est l'exacte vérité.

Tout le monde s'est précipité vers moi, j'ai parlé avec eux en arménien. Ils m'ont demandé mon nom et mon prénom, le nom de mes parents, de quelle ville j'étais, ce qu'était devenue ma famille.

Les femmes pleuraient, toutes étaient contentes de me voir encore en vie.

Pour la première fois, le monsieur qui m'avait amené a demandé à voir mes cicatrices. Il ne dit rien; il n'était pas bavard.

Ces dames m'ont raconté que cet homme était un ami de leur famille, très correct et très gentil et que grâce à lui elles avaient été sauvées du massacre. Elles m'ont convaincu que j'avais eu la chance de tomber sur un très brave homme et que je pouvais avoir entière confiance en lui.

J'ai passé une bonne nuit au milieu d'eux. Le lendemain nous sommes partis en direction d'Ekrék laissant les femmes et les enfants. Je ne me trouvais pas très loin de l'habitation de ma belle-mère. Le monsieur m'a logé dans l'écurie sous la surveillance d'une brave dame. Je n'avais pas le droit de sortir seul dans la rue, mais il m'était possible de me promener dans la cour.

Là encore, je pus dormir et manger tranquillement. Un jour que je me trouvais dans la cour, j'ai vu un homme passer; il ressemblait à l'assassin de Ciril. Je l'ai regardé de près avec la plus grande prudence possible et je l'ai bien reconnu. C'était lui, le sauvage!

Toute la nuit j'ai pensé à mon cousin; son pauvre corps était là sous mes yeux. J'avais peur, j'ai décidé de tout raconter à mon protecteur.

Tous les jours il venait me voir. Je n'ai pu résister et je lui ai raconté comment mon cousin avait été assassiné. Il savait déjà tout, son ami Issmail le lui avait déjà raconté.

Pendant ce temps Issmail qui savait que je n'étais pas chez sa tante, me cherchait partout. Maintenant il était près de moi, tout content de m'avoir retrouvé.

*
*   *

A cet endroit de mes mémoires, je me dois de raconter un fait auquel j'ai assisté contre ma volonté.

L'assassin de mon cousin était un notable du village. Il tuait tous les arméniens qu'il rencontrait. C'était pour lui un grand plaisir. Tout le monde le méprisait pour cette raison.

Pour cette raison mon protecteur décida un jour de mettre fin aux activités néfastes de cet homme. Un matin mon monsieur est venu me trouver. Il partait bientôt à son travail et voulait que je l'accompagne afin de faire une petite promenade.

Ce jour-là il parla plus que de coutume. Jamais il ne m'avait tenu une si longue conversation. Il était très gentil. Lorsque nous sommes arrivés devant la porte de l'assassin, il m'arrêta et me dit :

« Tu vois cette porte-là? Va frapper et demande un morceau de pain. Ne crains rien; je suis caché derrière cet arbre et je te surveille. »

Lentement je me suis approché de la porte du criminel. J'avais très peur; je tremblais. Après plusieurs instants d'hésitation je me suis décidé à frapper. Quelques minutes plus tard je me suis trouvé face à face avec lui.

— Que veux-tu? As-tu faim? Veux-tu du pain?

— Oui, Efendi, j'ai faim.

Il a réfléchi quelques instants puis m'a dit

« Attends-moi là, je reviens; je vais te chercher du pain.»

En attendant son retour, je ne quittais pas des yeux l'arbre où était dissimulé mon monsieur. Je le fixais avec attention. Je ne voulais pas me retrouver seul sous aucun prétexte.

L'assassin est venu avec un morceau de pain.

« Assieds-toi là et mange. »

J'ai obéi. Au bout de quelques instants il se mit à me parler et me dit :

« Bientôt l'hiver sera là... que vas-tu devenir sans toit, ni pérsonne pour t'aider si tu tombes malade? Veux-tu que je te raccompagne vers ta maman? » Fou de joie à l'idée de revoir ma mère, j'ai répondu sans réfléchir « Oui, je veux bien ».

« Alors partons maintenant. »

Tout de suite j'ai mis ma petite main dans la sienne. Nous marchions lentement quand soudain mon monsieur est sorti de derrière son arbre et me demanda :

— Où vas-tu Karib?
— Efendi m'emmène chez ma mere.

Ça n'a pas traîné. Monsieur m'a pris par le bras et les deux hommes en sont venus aux mains, pour la vie ou la mort. La parole était aux poignards.

Dans mon innocence, j'aurais volontiers prié pour que l'assassin gagne. Je n'y voyais que mon retour auprès de maman.

Je ne sais combien de temps dura le combat, mais à la fin le criminel baignait dans son sang; il était mort.

Après la mort du tyran, mon Monsieur m'a fait signe de rentrer directement à l'écurie, tout de suite sans plus attendre.

Jamais je n'ai su exactement les conséquences de ce combat. Tout ce que je sais c'est que l'idée que la mort de Ciril soit vengée m'était très agréable.


*
*   *

Quelques jours après ces événements j'eus la permission de sortir de l'écurie et de me promener dans le village. Je pouvais même voir Issmail.

Dans le village le prestige de mon sauveur était très grand. Tout le monde le respectait. Lorsque le tyran fut mort, je me sentis libre. Je pouvais enfin sortir seul et sans danger. Kémal-Pacha était l'ami de mon bienfaiteur.

Parfois, avec Issmail nous allions voir ma belle- mère. Elle était très contente de me voir guéri et soigné. Tout le village et même Kémal-Pacha désirait mon bien; de telle sorte que je me sentais l'enfant de tous. J'étais heureux.

Mon monsieur avait également un ami turc, qui lui aussi était très gentil et voulait m'adopter. Ma réponse fut celle ci :
« Je suis ton obligé. Je te dois obéissance. Fais de moi ce que tu voudras. »

Mon monsieur a trouvé ma réponse très bonne. Il fut content de moi.
Lorsque deux hommes, un kezelbache et un turc se liaient d'amitié ils s'appelaient entre eux du nom de kirva et ils avaient beaucoup de respect l'un pour l'autre et pour leur famille. La parole d'un kirva est sacrée.

Ainsi après ma réponse favorable, le turc est venu me chercher. C'était un vrai paysan turc; il s'appelait Youssouf.

Avant mon départ je suis allé dire au revoir à mon ami Issmail, à ma belle-mère et à mon sauveur. Par contre je n'ai jamais pu revoir la vieille dame qui prenait soin de moi. Je dois beaucoup à cette vieille dame; elle m'a guéri complètement avec sa miraculeuse feuille toutes les plaies qui me restaient.

Le jour de départ étant arrivé, je suis allé chez mon protecteur. Là, j'ai fait connaissance, à ma grande surprise, de sa femme et de ses enfants. Ils m'ont reçu comme l'un des leurs. Nous avons déjeuné ensemble, assis par terre autour d'une table ronde. Les cuillères et les fourchettes étaient en bois; comme boisson ou plutôt comme apéritif le raki était réservé aux hommes.

Après le déjeuner toutes les formalités étaient terminées et mon protecteur m' a remis officiellement à mon nouveau tuteur turc.

Il ne m'était pas possible de me séparer de mon sauveur sans lui témoigner ma reconnaissance. J'ai pris ses deux mains et les ai embrassées.

Mon nouveau maître m'a mis sur le dos de son âne et nous sommes partis. J'ai quitté ainsi pour toujours le village d'Ekrék et les braves gens qui l'habitaient.

Mon nouveau patron Youssouf-Agha habitait de l'autre côté du village d'Atam. Par prudence nous avons contourné le village au lieu de le traverser. Pour cette raison nous sommes passés par les montagnes environnantes.

Youssouf-Agha était marié et avait un fils qui lui-même avait deux fils. Pendant notre voyage je suis resté continuellement sur le dos de l'âne; par contre lui, il marchait.

A mon arrivée il voulut savoir qui j'étais, d'où je venais et qui étaient mes parents. De nouveau j 'ai tout raconté.

Une fois mon récit terminé, il me dit :

— Ecoute-moi, Karib : Ici aussi il y a de mauvais gens. Eux aussi ont massacré des arméniens. Mais pour toi tout est dorénavant terminé. Tu es, à dater de ce jour, mon fils; personne ne te touchera. Si quelqu'un te veut du mal, il aura affaire à moi. Je serai là pour te défendre. »

Nous n'avons pas arrêté de parler pendant le trajet; de la sorte nous sommes arrivés à son village. En passant devant une maison, il s'arrêta, me la montra en précisant que les gens qui l'habitaient étaient méchants, que je devrai m'en méfier. Il y avait un bossu, qui lui était encore plus méchant que les autres.

Quel dommage que je ne me rappelle plus le nom de ce village.

Nous sommes arrivés chez lui. Il avait une jolie petite maison perchée sur une hauteur. Sa femme s'appelait Aïcha. Elle nous reçut très gentiment.

Lorsqu'elle vit que je boitais énormément, elle fit une grimace mais ne dit rien. Dès que nous fûmes arrivés, Yossouf-Agha me coupa les cheveux. Ensuite sa femme, que je devais appeler Hanem, m'a lavé et habillé à leur mode, les pieds restant nus. Puis nous nous sommes mis à table.

Ils me regardaient manger avec attention ainsi que la façon dont je me tenais. Ils paraissaient contents de mon comportement et concluaient que je n'étais pas un paresseux.
(Plus tard j'appris que les paysans du village faisaient toujours passer un test à leur nouvel employé. Il s'agissait de le faire manger et si celui-ci mangeait vite et bien, il tiraient la conclusion qu'il n'était pas un paresseux.)

Peu à peu je me suis habitué à leur mode de vie. Aïcha récitait des prières (namaz) plusieurs fois par jour. Je la regardais curieusement et scrutais tous ses gestes. « Lorsque tu seras grand tu prieras avec moi », me disait-elle.

Maintenant je m'appelais Youssouf-Oghlou-Mouhamet. J'ai porté ce nom jusqu'à fin 1918.

Youssouf-Agha avait des ânes et des moutons. Il voyageait beaucoup, mais jamais je n'ai su ce qu'il faisait exactement. Quant à moi je gardais les moutons; j'étais devenu un petit berger.

Il était gentil avec moi. Je dormais et mangeais bien. Dans ce pays l'hiver est très rigoureux; la neige tombait en abondance et il était souvent impossible d'aller d'un village à un autre.

Comme je ne connaissais pas encore le fils de mes parents adoptifs, j'ai demandé à le voir. Aïcha m'a répondu que son fils était soldat et qu'il se trouvait actuellement sur le front. Sa femme et ses enfants n'étaient pas là.

Je n'ai pas profité très longtemps de la présence de Yossouf-Agha. Il tomba malade au printemps. Madame voulut que je parte avec un voisin chercher le médecin qui se trouvait à Erzindjan. Lorsque nous sommes arrivés à Erzinjan, j'ai revu l'Euphrate. Je me suis souvenu de ma mère, de ma soeur et de mon frère. J'ai revu dans ma mémoire tous les détails atroces de ce lieu. Je n'ai pu empêcher mes larmes de couler. J'ai pleuré encore une fois ma pauvre maman.

Le médecin était pessimiste.

Avant sa mort, Youssouf Agha voulait voir une dernière fois son fils Omar. Par chance celui-ci avait une permission et Madame voulut que j'aille au-devant de lui avec un de leurs amis. Je ne connaissais pas encore leur fils, mais j'y suis allé tout de meme.

Nous avons fait un long chemin avant de l'apercevoir appuyé contre un arbre. J'ignorais si c'était lui. Je lui ai demandé s'il s'appelait Omar. Il me répondit "oui"; alors nous le mîmes au courant de la maladie de son père et son désir de le revoir une dernière fois.

Dès qu'il sut qui j'étais, nous sommes montés tous les deux sur son âne et sommes partis en direction de la maison.

Avant sa mort, Yossouf-Agha m'avait recommandé à son fils et Omar lui avait donné sa parole. Deux jours après l'arrivée d'Omar, Yossouf-Agha est décédé. Tout le monde le pleurait. Moi non plus je n'ai pu retenir mes larmes, il avait été un père tellement gentil pour moi.

Avant son retour dans l'armée, Omar-Agha m'assura qu'il tiendrait sa promesse et que lorsqu'il reviendrait définitivement de l'armée, je serais son fils au même titre que ses deux enfants.
Omar est reparti à l'armée. Sa mère et moi sommes restés seuls à la maison. Nous soignions les animaux. Tous les paysans nous aidaient et étaient contents de moi surtout pour être allé chercher le docteur avec le voisin et ensuite pour m'être présenté à Omar.

J'ai rencontré un jour le turc bossu, avec son frère, Dourssoun. Ils étaient avec un garçon d'une dizaine d'années; c'était un arménien de Baibourt; son nom turc était Nazim.

Ce méchant bossu après avoir dit quelques phrases ne se gêna pas pour m'informer qu'un jour ou l'autre il me tuerait avec Nazim et nous enterrerait dans la vallée de Saînt-Grégoire.

Oui! vraiment il avait l'air très méchant.

Au niveau de la vallée de Saint-Grégoire se trouvait un couvent arménien du même nom que la vallée. J'ai eu l'occasion de le visiter. Il était complètement vide. La petite église était encore debout, mais entièrement dévastée. Seul le jardin était encore acceptable; il y avait des arbres fruitiers, des abricotiers, des cerisiers et des pommiers.

La vallée de Saint-Grégoîre appartenait à tout le monde. Ses terres n'étaient pas encore partagées entre les paysans turcs.

Aïcha-Hanem voulut que j 'apprenne à lire et à écrire; de ce fait elle me mit à l'école du village.

Tous les élèves étaient réunis dans une pièce. Il n'y avait qu'une classe. Nous apprenions tous ensemble, en particulier les prières que le Hodja nous demandait. Je suis certain que personne ne comprenait rien à ces prières, même pas le Hodja. J'ai appris par coeur deux de ces prières. Le Hodja était des plus contents. Un jour même, il dit à ma patronne que j'étais un brave garçon et que j'apprenais très facilement les prières qu'il m'enseignait. Aïcha-Hanem aimait beaucoup prier; cinq fois par jour elle mettait une peau de mouton par terre et récitait une prière Allah-ékber, c'était la seule qu'elle connaissait. Ainsi, moi qui en connaissais deux faisais figure de savant.

Un jour elle me demanda de lui apprendre ces deux prières. C'était la Soubahanhéka et l'Abdjète. J'étais donc devenu son instituteur. Aïcha-Hanem s'étonna que les arméniens qui lui semblaient si intelligents se laissent ainsi maltraiter.

Je n'ai rien pu répondre. Il est certain que si c'était maintenant je lui dirais « Vous êtes encore des barbares, nous arméniens estimons que nous sommes civilisés; d'où notre horreur de tuer ou de massacrer » et j 'ajouterais « c'est notre plus grosse erreur; nous devrions faire de même ».

Nous avons passé l'hiver ensemble. Ensuite Omar est revenu de l'armée. J'ai repris mon métier de berger.

Je rencontrais quelquefois le fils du Hodja qui amenait les ânes de son père au pré. Là nous parlions. Il était très gentil et me demandait de lui raconter toutes les atrocités que j'avais vues. Il voulait connaître comment je m'étais séparé à jamais de Maman et comment Atam avait osé tuer un petit garçon de six ans. Il m'écoutait attentivement et avec beaucoup d'émotion.
Ce garçon était tellement sensible que je ne pouvais lui raconter toutes les horreurs que j'avais vues.

Pendant que nous parlions, un de mes ânes a pénétré dans le champ d'un voisin. Nous avons couru immédiatement, car le champ était ensemencé et appartenait au bossu. Il a vu le travail de l'âne. Aussitôt il se précipita vers nous.

J'étais coupable pour non surveillance de mes ânes. Je sentais la peur me gagner; mon coeur se serrait. De crainte je me suis caché derrière mon ami. Le bossu s'est dirigé directement vers moi et me dit :

— C'est à toi l'âne ?

— Oui, c'est à moi, Efendi.

Il est descendu de son cheval, m'a attrapé par les cheveux et voulut m'égorger avec son poignard. Si je suis encore en vie aujourd'hui, c'est grâce à la rapide intervention du fils du Hodja.

Avant de nous quitter, le sauvage n'a pas omis de me rappeler sa promesse, c'est-à-dire de me tuer un jour avec Nazim et de m'enterrer dans la vallée de Saint-Grégoire.

J'ai remercié de tout mon coeur cet ami qui m'avait sauvé. Plus tard, il informa son père et tous les villageois de l'attitude du bossu. Plus personne ne saluait le bossu.

Lorsque je suis rentré le soir à la maison, j'ai raconté mon histoire en détail à Aïcha-Hanem. De colère elle a mis un châle sur sa tête et avec son fils Omar ils sont allés trouver le bossu. Plus tard j'ai rencontré le bossu; il avait changé, il était poli et ne m' insultait plus.

Cependant les jours passaient et les villageois parlaient de plus en plus de la guerre. Je ne comprenais pas la signification de ce mot. Les turcs avaient très peur et craignaient de devoir quitter leur village pour partir dans le centre de la Turquie. En effet nous étions en 1914 et c'était la guerre 14-18 qui commençait; j'ai compris cela beaucoup plus tard.

Sur le front du Caucase l'armée russe avait mis en déroute l'armée turque. Les russes arrivaient rapidement. Ils n'étaient plus très loin de la ville d'Erzindjan, donc non loin de chez nous.

Omar connaissait bien la situation de l'armée turque. Sans une hésitation, il décida que nous devions tous quitter notre village en direction du centre de la Turquie. L'armée russe était maintenant trop proche de nous pour hésiter à partir.

Tous les villageois nous ont suivis. Une fois de plus je partais en exil. Le lendemain de notre départ, l'armée russe entra à Erzindjan, avec en tête la petite armée arménienne. Imaginez un peu la peur des turcs!

Ils savaient très bien que le soldat arménien n'oublierait jamais les crimes commis par leurs semblables. Lors du génocide il y eut 1 .500.000 morts ou plutôt martyrs et ce, du jour au lendemain.

Parmi les villageois en exil, j'ai retrouvé un autre cousin. Il avait environ quinze ans. Je n'ai jamais pu échanger un mot avec lui, le pauvre! il avait des patrons très durs. A chaque fois que j 'essayais de m'approcher de lui, il me faisait signe de partir. Pourtant nous avions beaucoup de choses à nous dire. Plus tard j'ai perdu complètement sa trace et n'ai jamais su ce qu'il était devenu.

Ce cousin était un des fils de mon oncle Nerces Karagavourian, compagnon de Papkén-Suni (héros de la Banque-Ottomane).

Ainsi pour la deuxième fois, je partais en exil, mais cette fois-ci avec les turcs. Je me suis rappelé tous les miens lors de notre marche. Nous marchions toute la journée comme avec ma pauvre maman.

D'après le gouvernement turc nous devions nous arrêter et nous installer à Evereg, une petite ville située environ à 1.500 kilomètres de notre village.

Malgré mes jambes encore très fragiles, je devais marcher avec eux et bien entendu les pieds nus.

Il faut que le lecteur sache qu'en Turquie quiconque peut donner son avis, même un enfant de mon âge et selon le cas, l'on en tient compte ou pas. Ceci montre l'intelligence des turcs. Afin d'illustrer mes propos, je vais vous raconter une anecdote.

J'ai vu un petit chevreau qui avait enfoncé sa tête dans une jarre en terre. Ses petites cornes empêchaient qu'il ressorte de cette jarre. Autour de l'animal il y avait plusieurs paysans turcs; quelques-uns essayaient de le sauver sans résultat.

Un turc sûrement plus intelligent que les autres criait « Coupez-lui la tête, ensuite vous aurez la jarre »... Un autre tout aussi intelligent a coupé la tête du chevreau, mais elle n'est pas sortie de la jarre pour autant. Enfin un autre est arrivé; il a cassé la jarre et pu avoir la tête de cette pauvre bête morte pour rien.

Parmi tous ces turcs aucun n'avait pensé à briser la jarre — celui qui avait eu cette idée était un tcherkès.

Notre marche nous permettait d'approcher Evereg. J'étais très fatigué et Aïcha-Hanem oubliait souvent de me donner à manger. Heureusement pour moi je connaissais bien les herbes et je m'en nourrissais abondamment.

Nous devions arriver quelques jours plus tard à Sevas et nous y reposer pendant deux semaines.
Sevas est une grande ville. Auparavant la population était en majeure partie arménienne. Ils avaient leur collège d'enseignement supérieur, leurs écoles et leurs églises. Tout était détruit. J'ai aperçu quelques vieilles femmes arméniennes qui erraient. Je leur ai parlé mais ne leur ai pas dit que j'étais moi-même un arménien.

A Sevas les autorités turques nous ont fait camper à l'entrée de la ville, en plein air, au milieu d'un champ. Omar ne voulait pas que je lâche les ânes. Ainsi pour les nourrir je devais aller dans les champs ramasser de l'herbe.


(*) Plantain : en turc, bayayapraghe.


PAGE PRECEDENTE