Interview accordée par Vahakn Dadrian à Alyssa A.Lappen


Interview par Alyssa A.Lappen
Traduction Louise Kiffer
FrontPageMagazine.com 2 mai 2005

Le 24 avril 2005 a marqué le 90ème anniversaire du génocide arménien. Dans le but de décapiter la communauté arménienne, le 24 avril 1915, le Ministre de l'Intérieur turc Mehmed Talaat a ordonné l'arrestation de tous les dirigeants politiques et ceux de la communauté soupçonnés d'être opposés au gouvernement de l'Ittihad ("Jeunes Turcs") ou de favoriser le nationalisme arménien. Rien qu'à Istanbul, 2345 dirigeants arrêtés ont été incarcérés, et la plupart furent par la suite exécutés. Aucun n'était nationaliste, ni accusé politique ou de sabotage, ni d'espionnage ou de tout autre crime. Aucun même ne fut jugé. (1) Selon l'auteur turc Taner Akcam, des pillages, descentes de police et meurtres d'Arméniens avaient déjà lieu systématiquement tous les jours, sous les prétextes de " recherches d'armes, de perception de taxes de guerre, ou de découverte de déserteurs"(2) Dans un mois, les déportations de masse finales et définitives du génocide arménien allaient commencer. (3)

En souvenir de cet anniversaire, j'ai interviewé Vahakn Dadrian, le spécialiste proéminent mondial du Génocide arménien. L'auteur de "Warrant for Genocide" et de "l'Histoire du Génocide arménien" en mars et avril, reçut seul deux prix de "réussite exceptionnelle" de l"Annual Scholar's Conference on the Holocaust and the Churches, et du Museum of Tolerance de Los Angeles. Dadrian a étudié les mathématiques, l'histoire et le droit international dans les universités de Berlin, Vienne et Zurich avant d'obtenir son Ph.D en sociologie de l'Université de Chicago. Il a été un "Research Fellow"(camarade de recherche) à l'Université de Harvard, professeur invité au M.I.T (Massachussets Institute of Technology) et un professeur en visite au Duke University,; il a reçu deux sommes importantes de la "National Science Foundation" et a dirigé pendant des années un projet d'étude du génocide pour la Fondation H.F. Guggenheim. De 1970 à 1991, il a enseigné la sociologie à l'Université d'Etat de New York. En 1998, il a reçu d'Arménie la médaille "Khorenatsi", la plus haute distinction culturelle. Il dirige actuellement la Recherche sur le Génocide au Zoryan Institute.


*

Q. J'aimerais en savoir davantage sur votre prix récent de "Réussite exceptionnelle"

R. Lequel ? il y en a eu plusieurs.


Q. Le dernier

R. Le travail des spécialistes de l'Holocauste (à Los Angeles) a été une réussite exceptionnelle dans le domaine des études générales sur le génocide, et le Génocide arménien en particulier. Il y a cinq ans, la même assemblée de chercheurs sur l'Holocauste m'avait invité à prononcer un exposé essentiel à l'occasion du 30ème anniversaire du congrès sur l'Holocauste, avec Elie Wiesel, lauréat du Prix Nobel et le chercheur distingué sur l'Holocauste Yehuda Bauer. Quand j'eus terminé mon exposé récent aux universitaires de l'holocauste, j'ai reçu une ovation debout. Plusieurs personnes ont regretté que je n'aie pu parler plus longtemps. Une étudiante diplômée vint à moi, et c'est très drôle, cela n'est jamais arrivé, elle dit qu'à sa table, elles avaient parié que j'étais en train de lire et non pas de parler, et me demanda de spécifier. J'ai dit : non, je ne lis jamais, je parle toujours, je ne lis jamais d'après mes notes.


Q. Est-ce que Yehuda Bauer a reconnu le Génocide ?

R. Bauer est l'un des rares érudits de l'Holocauste qui reconnaît le Génocide arménien, et dit à tout le monde que tout ce qu'il sait sur le sujet vient de Dadrian.


Q. Oui, c'est vrai, vous avez écrit une encyclopédie. Quelles sont les sources les plus importantes de votre étude, car j'ai remarqué qu'au fond, vous essayez de ne pas utiliser de sources britanniques, françaises et russes.

R. Vous êtes bien documenté. C'est dommage que ce soit pour Internet.


Q. La plupart des lecteurs ne sont pas au courant de l'arrière-plan historique, alors pourriez-vous brièvement exposer l'ère Abdul Hamid, et le triumvirat des "Jeunes Turcs" ou Ittihad, en d'autres termes l'origine du génocide.

R. Le Génocide arménien a été le point culminant de décennies d'un long processus de persécution des Arméniens dans l'Empire Ottoman. Cette persécution a été exercée ponctuellement au cours des deux dernières décennies du 19ème siècle pendant le règne du sultan Abdul Hamid, appelé le "Sultan Rouge"


Q. Rouge, pour sang ?

R. Oui. Dans la période 1894-1896, environ un quart de million d'Arméniens ont été victimes, directement et indirectement, victimes de plusieurs séries d'atroces massacres, et ce qui est significatif au sujet de ces pogroms est qu'il n'y a pas eu de sanction contre les criminels. En d'autres termes, l'impunité est devenue la marque de l'histoire de la persécution des Arméniens et c'est le trait dominant de la tragédie du peuple arménien. Il nous faut encore déterminer les ramifications incroyables du problème de l'impunité dans les conflits internationaux. Dans le plus récent des trois volumes de l'Encyclopédie du Génocide, j'ai rédigé un article à part qui analyse ce problème afin de souligner son immense potentiel de destruction.


Q. Bien, est-ce que c'était la première fois que ceci se produisait dans le génocide arménien ?

R. Non, je vais expliquer ce qui est arrivé. Les massacres d'Adana qui suivirent en 1909 étaient une conséquence, à mon avis, de ce phénomène d'impunité, bien qu'ils aient été effectués par un régime successeur, appelé les Jeunes Turcs, le triumvirat Ittihad [ Le gouverneur militaire de Constantinople, Ahmed Djemal Pacha, le ministre de la Guerre Enver Pacha, et le ministre de l'Intérieur Mehmed Talaat] et je maintiens que la Guerre Mondiale et le Génocide arménien furent le point culminant des conséquences de l'impunité accordée aux responsables de la perpétration des massacres des décennies précédentes.


Q. Veuillez SVP donner plus de détails.

R. Comme je le vois, l'impunité est intimement liée au problème de la vulnérabilité qui a été la malédiction des minorités, telles que les Arméniens et les Juifs. Je pense que l'impunité repose au coeur de la vulnérabilité des victimes potentielles. Si l'on examine les deux minorités vulnérables les plus proéminentes de l'histoire moderne, c'est-à-dire les Arméniens et les Juifs, on voit que la vulnérabilité avait un double caractère. Le premier interne, associé au statut de minorité, qui implique un certain nombre d'incapacités qui les rendent vulnérables. Mais également, et encore plus important, les deux groupes victimes étaient vulnérables aussi extérieurement, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas un Etat parent pour les protéger. C'est pourquoi je maintiens donc que le génocide est intimement lié au problème de la vulnérabilité de la population victime.


Q. Une chose que j'ai faite avant de venir a été de regarder quelques cartes; et Salonique est grecque, mais elle faisait partie de l'Empire Ottoman. Pouvez-vous parler des changements de la carte depuis 1910 ?

R. Il y a eu très peu de changements, car géographiquement la population arménienne est restée constante à l'intérieur des confins de l'Empire Ottoman. En d'autres termes, il y avait une forte concentration de population arménienne dans les 6 provinces orientales de l'Empire. C'était historiquement et géographiquement l'Arménie, mais il n'y eut jamais un Etat arménien politiquement séparé. Les Arméniens Ottomans étaient une population assujettie. Il y eut un changement mineur dans les frontières. Ce fut à la fin de la guerre russo-turque de 1877-78, quand la Russie a occupé les provinces de Kars et Ardahan, et par conséquent, actuellement les réclamations territoriales arméniennes ne concernent que ces deux provinces qu'elles sont considérées comme faisant partie de la Russie du sud-est depuis 1877-78. Par conséquent, les Arméniens prétendent donc que cette partie a été réoccupée illégalement par les Ottomans à la fin de la Première Guerre Mondiale, bien que ce fût un territoire ottoman avant la guerre de 1877-78 et que les Turcs Ottomans l'aient perdu au profit des Russes.


Q. Mais la Grèce faisait partie de l'Empire Ottoman, la Syrie faisait partie de l'Empire Ottoman, tous ces pays qui en sont aujourd'hui séparés faisaient partie de l'Empire. C'était immense.

R. C'était un immense empire, et la tragédie du génocide arménien est intimement liée au rétrécissement massif de cet empire.


Q. Expliquez

R. Commençant avec la fin de la guerre russo-turque, les nationalités chrétiennes de la péninsule des Balkans s'émancipèrent elles-mêmes, une par une, du joug de l'Empire ottoman, et ce processus d'émancipation atteignit son apogée en 1912, avec la première guerre des Balkans. Ce fut à l'automne de 1912 que les Turcs ottomans furent littéralement expulsés d'Europe avec de graves conséquences comprenant la démographie, la misère humaine, la destitution, la frustration et la colère contre la Chrétienté. Je pense que cette haine accumulée contre les Chrétiens joua un rôle très significatif dans le génocide de la 1ère Guerre Mondiale, car de nombreux organisateurs et responsables de la perpétration du génocide étaient des réfugiés destitués de la première guerre des Balkans. Toute leur haine accumulée contre les non-musulmans et les Chrétiens fut convertie en sauvagerie anti-arménienne. En psychologie sociale, nous appelons cela agression déplacée. Et même quelques historiens turcs reconnaissent qu'en ce sens, les Arméniens furent les cibles infortunées, les boucs émissaires.


Q. Parlez de cela SVP.

R. Les Bulgares et les Grecs étaient les principales forces conductrices à chasser les Ottomans hors des Balkans. Ce problème n'a pas été suffisamment pris en compte. A savoir, le rôle instrumental des réfugiés de la première guerre des Balkans dans le génocide arménien. Par exemple, le Ministre de l'Intérieur Talaat payait 5000 d'entre eux exclusivement comme gendarmes, et les gendarmes étaient la principale escorte personnelle des convois de déportés. Des milliers d'entre eux étaient des escortes.


Q. Les Kurdes, les Circassiens.

R. Les Kurdes ont joué un rôle surtout dans les provinces orientales, particulièrement à Van et à Bitlis. Ainsi, dans les secteurs de Van et de Bitlis, les tribus kurdes furent les principaux instruments du génocide. Pour illustrer ce point, la ville de Mouch, et la plaine de Mouch sont le coeur de l'Arménie historique. L'âge d'or de la civilisation arménienne au 5ème siècle, la Chrétienté, les monastères, la découverte de l'alphabet arménien, étaient tous concentrés dans cette plaine de Mouch. La ville de Mouch comptait environ 15 000 Arméniens, et la plaine de Mouch mesure environ (90 miles) 145 km de long et comptait une population d'environ 100 000 Arméniens. L'écrasante majorité de cette population arménienne a subi la forme la plus abominable de génocide, c'est-à-dire rassemblée dans des étables et brûlée vive. Un véritable holocauste. Alors c'est là un véritable holocauste, être brûlé vif, et cela a été fait par les tribus kurdes de la région.


Q. Plusieurs de ces méthodes furent utilisées plus tard dans la période nazie. Brûler et noyer.

R. Il y a eu de cela dans l'holocauste juif, mais dans le génocide arménien, c'était massif. C'était l'instrument principal, mais aussi à Harpout, et à Mouch il y eut des épisodes d'incendies en masse. Il y a une description par un témoin oculaire juif d'orphelins arméniens brûlés vifs en masse.


Q. Je me rappelle cela dans votre article.

R. Naturellement, en parlant de méthodes de génocide, une autre méthode monstrueuse, spécifique du génocide arménien, a été les opérations de noyade en masse. En particulier sur la côte de la Mer Noire, comprenant des villes telles que Trabzon, Samsun et Ordu, et plusieurs affluents de l'Euphrate, particulièrement un endroit de l'Euphrate, au nord de la ville d'Erzeroum, appelé Gorge de Kemach, où près de 20 000 à 25 000 personnes furent mutilées et jetées dans la rivière. L'ambassadeur Morgenthau dit dans ses Mémoires qu'à cet endroit de la rivière il y avait une telle masse de cadavres que la rivière a changé son cours sur environ 100 mètres.


Q. Evidemment, il y a une discussion au sujet des statistiques. Quelles sont vos estimations et vos sources ?

R. Je suis content que vous employiez le mot "estimations", car étant donné les conditions primitives de l'empire et les statistiques, il n'y a pas de statistiques définies et fiables. Il n'y a que des estimations. J'estime que le nombre de morts dues aux déportations et aux massacres (pendant le génocide de la 1ère Guerre Mondiale) a été d'1,2 millions, et en plus plusieurs centaines de milliers ont succombé suite aux privations, et à la misère. On compte aussi dans cette catégories les dizaines de milliers de conversions forcées à l'Islam, d'enfants et de femmes, d'orphelins et de victimes de harems. Je m'appuie principalement sur les estimations allemandes, qui sont plus acceptables car, contrairement aux Britanniques et aux Français, l'Allemagne était l'allié militaire de l'Empire.


Q. Est-ce que ces chiffres incluent les massacres de 1894 à 1896 ?

R. Non. Mes estimations pour les victimes des massacres d'Abdul Hamid, directes et indirectes, sont d'environ 200 000, car un grand nombre d'Arméniens ont succombé aux blessures infligées lors des massacres. Il y a encore autre chose. Pendant ces mêmes massacres et leurs conséquences, de nombreux Arméniens sont morts de famine. Oui, vraiment, à cause des événements catastrophiques des massacres, des dizaines de milliers d'autres Arméniens ont succombé à la famine, ils sont morts de faim.


Q. Discutons maintenant de l'importance de l'Islam dans ces événements

R. Nous arrivons donc à la délicate question de l'Islam


Q. C'est assez clair, que la justification du génocide est l'enseignement islamique et la pratique qui posent problème, et que la religion a joué un grand rôle dans cela.

R. Un très grand rôle. Tout d'abord, l'Islam a joué un rôle majeur à la fois pendant la période des massacres d'Abdul Hamid (1894-1896) et les massacres d'Adana de 1909, ainsi que dans le génocide de la 1ère Guerre Mondiale. Pendant la période d'Abdul Hamid l'Islam était le principal élan, l'élan direct des massacres, puisque 90 % des massacres avaient lieu le vendredi qui est jour de fête religieuse. Immédiatement après la fin des cérémonies religieuses dans les mosquées, les foules haranguées par les ecclésiastiques musulmans, étaient incitées, et en conséquence leur motivation était renforcée pour attaquer et massacrer la population arménienne des régions respectives. En d'autres termes, l'Islam, en tant qu'institution, et les champions de l'Islam, les ecclésiastiques musulmans, ont joué un rôle majeur dans l'organisation et l'exécution de séries de massacres. Pendant la 1ère Guerre Mondiale, l'Islam fut aussi exploitée par la déclaration formelle du djihad, dont la cible principale devint les Arméniens Chrétiens. La Guerre Sainte ne peut être proclamée que par le Sultan qui est aussi le Calife, l'autorité religieuse suprême, et le Sheikh ul Islam, le chef religieux de l'Islam. L'une des plus grandes motivations du Djihad, pour inciter le peuple à tuer est la promesse d'une bénédiction céleste et autres genres de récompenses au ciel. Cela a joué un rôle majeur pour mobiliser les masses, les masses naïves. Dans le livre de l'Archevêque Balakian "Le Golgotha arménien", il y a des scènes dans lesquelles, après chaque massacre, le chef des unités de gendarmerie étale son tapis de prière et remercie Dieu de l'avoir servi par des massacres du djihad.


Q. Est-ce que l'Islam était l'idéologie de l'Etat sous le gouvernement des Ittihadistes ?

R. Laissez-moi revenir à l'époque de la 1ère Guerre Mondiale, et à l'Islam, il y a là un aspect très significatif. Les auteurs du génocide arménien, les Jeunes Turcs, étaient presque tous soit athées, soit agnostiques, ils ne croyaient pas en la religion, mais ils devaient exploiter les croyances religieuses des masses. L'Islam était donc un instrument dans cette condition paradoxale de dirigeants irréligieux cherchant à exploiter la religion.


Q. Ils ont donc utilisé l'Islam.

R. Ils ont exploité l'Islam et dans les deux cas, la période Abdul Hamid et celle de la 1ère Guerre Mondiale, de très très nombreuses victimes ont eu le choix entre se convertir à l'Islam ou être tuées instantanément. Et à ce sujet, je considère la condition des Arméniens comme très très grave quand je la projette dans l'avenir.


Q. Dès maintenant ?

R. Oui, parce que l'Arménie est littéralement entourée de populations musulmanes, et l'attrait croissant pour l'Islam rend la condition de l'Arménie très très précaire.


Q. Quel est le chiffre de la population maintenant ?

R. Je crois que dans quelques mois il va y avoir un recensement. Officieusement, elle se monte maintenant à 3,2 millions, mais officiellement, ils sont peut-être 2,5 millions. Donc, l'Arménie diminue, à cause des conditions économiques, mais j'ajouterais aussi que le recours à l'exode a été la malédiction de l'histoire arménienne. Les Arméniens tendent à émigrer, et il est très significatif qu'historiquement, les plus grandes populations arméniennes du Caucase se sont concentrées en Géorgie et en Azerbaidjan, par exemple à Tbilissi et à Bakou, ils étaient plus nombreux qu'en Arménie même. C'est une faiblesse des Arméniens de ne pas s'accrocher à leur habitat naturel et de chercher fortune à l'étranger. Il y en a maintenant des milliers qui abandonnent l'Arménie, certains justifiables, mais d'autres injustifiables.

Je crois que le plus grand danger pour l'Arménie vient de la Turquie islamique. Je pense que le gouvernement turc, qui est aussi essentiellement islamique, bien qu'il ait déclenché une avancée vers les valeurs européennes, j'appelle cet expédient recherche d'adaptation. C'est-à-dire accéder à l'Union Européenne, et ensuite utiliser sa pure démographie pour devenir une force dominante à l'avenir en Europe. Par pure démographie, je veux dire par un accroissement rapide de sa population, l'Europe peut être inondée de Turcs musulmans, qui ensuite sont destinés à changer la nature et les traits de la civilisation européenne. Il faut remarquer que le gouvernement actuel de la Turquie est un reflet de l'influence écrasante de l'Islam en Turquie, en particulier en ce qui concerne les masses turques islamiques. La prolifération de mosquées en Turquie aujourd'hui est un indice de l'influence de l'Islam. La même prolifération s'observe dans ces pays européens aux populations musulmanes en nombre croissant.


Q. Ce serait réellement une mauvaise chose pour la Turquie d'être admise dans l'UE ?

R. C'est une probabilité majeure pour l'Europe d'admettre la Turquie [mais] je ne suis pas sûr que cette perspective soit favorable pour la Turquie. Il se peut que les dirigeants européens utilisent la perspective de l'accession à l'UE comme un plan pour transformer la Turquie en un pays démocratique, mais c'est un essai qui a des chances douteuses de réussir. Je pense que l'Europe utilise peut-être la perspective de l'accession de la Turquie comme un subterfuge.


Q. C'est intéressant que vous parliez du gouvernement actuel.

R. Le gouvernement actuel est laïque, mais en surface. Ce sont essentiellement des Islamistes, avec des ambitions islamistes. J'appelle cela un expédient adaptatif. Le formidable rapprochement politique du gouvernement actuel Erdogan [islamiste] démontre son immense agilité, laquelle, je pense, est superficielle. Toutes les réformes que le gouvernement turc adopte en ce moment visent essentiellement à satisfaire l'Europe expéditivement.


Q. Un reflet de l'histoire, n'est-ce pas ? C'est ce qui est arrivé au 19ème siècle et au 20ème siècle, des réformes qui n'en avaient que le nom.

R. Les réformes du Tanzimat [imposées aux Ottomans par l'Europe de 1839 à 1876] ne se sont jamais propagées en Anatolie parmi les masses. C'était un phénomène superficiel limité aux dirigeants européanisés d'Istanbul. Dans les provinces, il y eut une résistance massive aux réformes du Tanzimat. Mais mettez-vous bien dans la tête que l'Empire Ottoman pendant le règne du sultan Hamid avait très peu de liens avec les Turcs ou la Turquie, mais plutôt avec l'Islam. Jusqu'à cette époque-là, il n'y avait pas de nationalisme turc. Et il est très significatif que dans toutes les discussions sur la question arménienne au 19ème siècle, on employait toujours la phrase "Arméniens envers les Musulmans, jamais envers les Turcs. En conséquence, les non-Turcs, par exemple les Kurdes, les Circassiens, les Tchétchènes étaient compris parmi les Musulmans sans être différenciés par leur race ou leur nationalité.


Q. Mais ils avaient des revendications historiques, à réformer en apparence, mais rien n'a réellement changé. C'est comme maintenant.

R. Il faut faire la distinction entre la capitale européenne de l'Empire Ottoman, Istanbul, et les provinces arriérées de Turquie. Il y a toujours eu un clivage, un fossé entre la capitale de l'Empire et les villes côtières comme Smyrne, Adana et Trabzon d'un côté, et le reste de l'Empire de l'autre. En fait, l'intérieur a subi très peu de changement.


Q. Et c'est vrai maintenant aussi.

R. Jusqu'à un certain point, oui.


Q. Diriez-vous qu'il y a maintenant un appel au Djihad ?

R. Le Djihad est un sous-produit de la guerre, et par là, c'est un appel à la guerre; actuellement, il n'y a que les terroristes qui l'utilisent. C'est l'aspect le plus belligérant de l'Islam, une disposition à la guerre sainte, par laquelle il se différencie de la Chrétienté. La propension à la violence meurtrière est un élément central.


Q. Le Djihad n'est pas un grand facteur maintenant.

R. Non, le Djihad est une condition de guerre. Il sanctifie le meurtre, avec une promesse de récompenses. C'est la partie la plus intéressante du Djihad, il offre des récompenses, une bénédiction céleste.


Q. Mais c'est aussi les biens des victimes tuées, leur terre, leurs propriétés.

R. Oui, en plus des promesses célestes, il y a les récompenses ordinaires, par exemple le butin, l'enrichissement, la gratification sexuelle, les intentions sexuelles. Le viol a été l'ingrédient majeur de tous les massacres dans l'Empire ottoman, ce qui est naturellement un phénomène commun dans tous les épisodes d'atrocités.


Q. Pouvez-vous parler de votre famille et de vos origines. Qu'est-ce qui vous a intéressé tout d'abord ?

R. J'étais étudiant en mathématiques à Berlin, ensuite j'ai été à l'Université à Vienne, car c'est la coutume en Europe de changer d'université au bout de 2 ou 3 semestres. J'ai donc été à l'université de Vienne, et mon professeur ayant appris que j'étais arménien, m'a appris qu'il avait été un camarade d'école de Franz Werfel, l'auteur des "Quarante Jours du Musa Dagh". Il me recommanda donc de lire le livre, et je l'ai lu. Les Quarante Jours du Musa Dagh furent un tournant de mon éducation. Je l'ai lu deux fois en version originale en allemand, et ce fut la première fois que je ressentis très fortement l'injustice qui avait été infligée à mon peuple. Un crime d'une telle magnitude et aucune justice compensatoire. Ce fut ma principale et puissante expérience de rébellion à cette époque.


Q. Quel âge aviez-vous ?

R. J'avais 21 ans. Puis j'ai lu un second livre Le Golgotha arménien de l'Archevêque Balakian, un livre rempli de descriptions précises des atrocités. Et finalement le comble fut une scène qui est restée profondément gravée dans mon esprit: c'était un livre de Léon Surmélian intitulé: "I ask you Ladies and Gentlemen". L'auteur avait été adopté, étant un jeune enfant, pour servir, et s'occuper des bêtes, comme berger dans une famille musulmane. Et il y avait une scène de massacre à côté, une femme en train de mourir reconnut que cet enfant était arménien et lui dit: "Mon enfant, si tu réussis à survivre, veille, s'il te plaît, à ce que notre martyre ne soit pas voué à l'oubli, afin qu'on se souvienne de nous". Cela m'impressionna terriblement. Le dernier souhait de cette victime agonisante d'un massacre était de ne pas être vouée à l'oubli mais de rester dans le souvenir. C'est une chose très puissante. Aussi, après cela, j'ai abandonné mon intérêt pour les maths, et devins complètement plongé dans l'histoire du génocide arménien. Et après avoir lu ces livres, mon premier pas fut de me brancher dans la recherche des archives. J'ai été voir les archives d'Etat de la république allemande, au moins 14 fois, scrutant chaque document allemand possible, puis j'ai été plusieurs fois aux archives d'Etat autrichiennes, réunissant des centaines et des centaines d'autres documents, en pleine connaissance du fait que ces deux pays étaient les alliés militaires de l'Empire ottoman pendant la guerre. Puis j'ai étudié à Jérusalem les archives du Patriarcat arménien, car le Patriarche arménien, après l'armistice, avait collecté de très nombreux documents du Tribunal militaire turc qui avait siégé pendant l'armistice. Les Turcs, pendant la période d'après-guerre, avaient institué une cour martiale pour juger les criminels, et pendant les procès beaucoup de documents étaient parvenus en possession du Tribunal. Les employés arméniens de la cour martiale volèrent la nuit les documents et les copièrent, puis ils les remirent en place le lendemain matin. Naturellement, il y a encore des documents ottomans. Comme je l'ai mentionné plusieurs fois, un crime d'une telle ampleur ne peut pas faire disparaître tous les documents. Presque toujours, il y a des documents qui subsistent. Il y a donc un ensemble considérable de documents ottomans authentiques que le tribunal militaire s'est procuré, a authentifié et utilisé.


Q. Quelle est votre propre expérience familiale ?

R. Ma famille en grande partie a survécu au génocide, car mon père était très populaire parmi les Turcs. Il était juge, et je comprends qu'il ait été très respecté pour son sens de la probité et de la justice. A une certaine époque, il avait même été prié par ses collègues turcs de se présenter comme député à Chorum, et il avait refusé. Je comprends aussi que je viens d'une famille très riche. Mon grand-père avait fait construire l'église de Chorum, et mon père avait fait bâtir l'école de Chorum. En conséquence, le Patriarche avait émis une encyclique déclarant la famille Dadrian bienfaitrice nationale. J'ai une pile de documents attestant les richesses procurées à Chorum, ainsi que les propriétés appartenant à la famille Dadrian. Mais je suis prêt à renoncer à toute revendication sur mes propriétés, si les Turcs reconnaissent le Génocide. Une importante partie de la ville de Chorum appartenait à la famille Dadrian, mais je suis un académicien et j'ai une aversion pour la richesse et la cupidité.


Q. Il est frappant de lire le compte-rendu du congrès de Constantinople, et la pression pour satisfaire la Turquie au sujet des réformes, aussi ont-ils tout atténué.

R. A l'époque d'Abdul Hamid, le Congrès de Constantinople fut un échec car le Sultan refusait absolument d'accorder le contrôle européen sur les réformes ottomanes dans les provinces. Les puissances européennes insistaient pour superviser ces réformes, et le Sultan répondait que c'était inacceptable, que c'était un empiètement sur la souveraineté ottomane. Un autre point délicat du Congrès de Constantinople fut le problème d'accorder le droit de posséder des armes aux non-musulmans, aux Chrétiens. Et le Sheikh ul Islam dit catégoriquement NON, nos sujets non-musulmans ne pourront jamais être armés; et c'est là le cœur et l'âme de la vulnérabilité arménienne. Quand on est entouré d'un peuple armé jusqu'aux dents et qu'on n'a aucun moyen de se défendre, on apprend l'art de la soumission comme moyen de survie. C'était le cas des Juifs. La soumission devient une technique de survie, car si on ne se soumet pas, on est cuit. Alors, cinq siècles de soumission abjecte ont étouffé dans l'oeuf l'esprit arménien de combativité et d'autodéfense. Et il est très significatif que les quelques citadelles de l'héroïsme arménien et de l'autodéfense ont été les lieux où les Arméniens étaient armés, comme Sassoun et Zeitoun, au nord de Hadjoun près d'Adana. Et quelques autres, comme Chabin Karaïsar, Urfa et Musa Dagh, naturellement. Ainsi les montagnards arméniens ont tiré avantage de leur paysage et ont monté leur autodéfense. Ils avaient été armés pendant des siècles, d'armes primitives, très primitives.


Q. Quels furent d'après vous les facteurs les plus importants de la réussite du génocide ?

R.Deux facteurs dominent. L'extrême vulnérabilité des Arméniens, et la constance de l'impunité des criminels, qui ont été récompensés. Vulnérabilité et impunité.


Q. Etes-vous optimiste quant à la reconnaissance par la Turquie du génocide en tant que tel ?

R. Non. Car j'ai dit que la vulnérabilité est fonction des relations de pouvoir. Etre vulnérable, c'est être impotent; et les criminels sont puissants. C'est la relation entre les victimes et les criminels. Et aujourd'hui, la Turquie est même encore plus puissante que pendant les massacres, et tant que cette position de puissance se maintient, il y a très peu de chances que le criminel reconnaisse sa culpabilité. La seule perspective de reconnaissance par les Turcs ne peut s'ouvrir qu'en cas de guerre civile. La Turquie est terriblement affaiblie, appauvrie, comme c'était le cas à la fin de la guerre, au cours des deux années qui ont précédé la montée du kémalisme. La Turquie était tout à fait prête à se reconnaître coupable et à compenser.


Q. Alors pourquoi ne l'a-t-elle pas fait ?

R. L'ascendance du Kémalisme a changé dramatiquement le décor. Leur faiblesse abjecte se transforma en pouvoir de défi.


Q. Certains disent que si les USA et Israël acceptaient le génocide, alors la Turquie le reconnaîtrait, et qu'elle le devrait.

R. J'en doute. Aussi longtemps que la Turquie aura la puissance et l'influence qu'elle a, même Dieu ne pourra pas changer les conditions. Nous ne pouvons pas nous permettre de sous-estimer l'influence du pouvoir. Le pouvoir tend à rendre les gens arrogants, volontairement fourbes et manipulateurs, spécialement en Orient.


Q. Mais Israël devrait reconnaître le génocide. Il y a des Sionistes qui reconnaissent le génocide.

R. Il y a une seule possibilité lointaine de reconnaissance par la Turquie, et ce sera s'il émerge aujourd'hui en Turquie ce que nous appelons une société civile potentielle capable de défier l'Etat omnipotent. La Turquie a toujours été dirigée par un Etat omnipotent. En Turquie, le concept de devlet, Etat, est un concept qui englobe tout. Les Turcs adorent leur Etat et ont toujours été soumis. Mais maintenant, il y a des signes de développement d'une classe moyenne dans la société civile, qui se pose des questions et défie l'omnipotence de l'Etat, en particulier au sujet du génocide arménien. Le mois prochain à Istanbul, trois grandes universités vont tenir une assemblée consacrée au génocide arménien, et au cours de laquelle ils vont confronter les doctrines de la Société d'Histoire turque, qui est le bras droit de l'Etat. Dans aucun pays démocratique on ne peut voir une organisation académique telle que la Société d'Histoire, être le bras droit de l'Etat. Ils imitent, ils copient, ils rivalisent, ils reflètent la position de l'Etat. Maintenant, ces universités disent "ça suffit comme ça!" Une étude historique devrait être détachée de l'Etat.


Q. En somme, les facteurs déterminant le génocide furent la vulnérabilité des victimes arméniennes et le pouvoir criminel des Turcs.

R. Le génocide présuppose presque toujours la puissance du criminel envers la vulnérabilité des victimes.


Q. Est-ce que cela pourrait se reproduire ?

R. Seulement en cas de conflit armé. Je pense, je suis convaincu qu'au fond de leur cœur les Turcs aimeraient se débarrasser de l'Arménie parce que c'est un rappel constant de cette terrible tache dans l'histoire turque. En fait, je pense qu'ils auraient pu atteindre leur but de supprimer complètement l'Arménie en automne 1920, s'il n'y avait pas eu l'intervention de la 11ème Armée Rouge qui est entrée en Arménie et a imposé le communisme. En 1920, l'armée arménienne naissante et mal équipée fut défaite par les armées turques, et l'Arménie ou ce qu'il en restait, n'aurait pas survécu sans l'intervention de l'Armée Rouge qui a devancé la conquête de l'Arménie par les Turcs en pénétrant en Arménie, et pour des objectifs pratiques, l'a sauvée d'une destruction imminente.



1. Uras E., The Armenians and the Armenian Question in History, 2nd ed., (Istanbul, 1976), p.612.

2. Akcam T., Turkish National Identity and the Armenian Question, (Istanbul, 1992), p. 109.

3. Hovanissian R., Armenia on the Road to Independence, (Berkeley, CA, 1967), p. 51.


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